La montée de l’antisémitisme en Europe corrélative à la fragilisation des démocraties

Affiche de la campagne anti-Soros en Hongrie.   en 2017

Traduction du texte :
En haut à droite à côté du drapeau hongrois
« 99% des Hongrois sont contre les migrants »
Plus bas :
« Ne laissons pas Soros rire le dernier »

A l’heure où l’éclosion de mouvements dits « populistes » dans de très nombreux pays met en place des gouvernements de droite dure comme aux Etats-Unis, en Pologne ou en Hongrie, voire d’extrême droite comme au Brésil, en Autriche ou en Italie (en alliance avec les populistes de gauche), on peut raisonnablement se poser la question du devenir de la démocratie dans de nombreux pays occidentaux. Et je ne parlerai pas dans cet article  des dictatures des pays dits émergents…ou émergés.
Qu’entend-on, très succinctement, par démocratie libérale avancée « à l’occidentale »?
-régime parlementaire avec élections libres et régulières
-liberté d’opinion, de presse, de culte, de circulation pour les citoyens non étrangers
-séparation stricte des pouvoirs
-soumission des citoyens à la loi commune dont la constitutionnalité est contrôlée par la Justice
-subordination de l’armée au pouvoir politique
-culture de la tolérance contre la violence
-protection des minorités contre ce que Tocqueville qualifiait de « tyrannie de la majorité ».

Dans les moments de graves situations conflictuelles, induites en partie par une logique de profit mondialisé, comme actuellement (mondialisation qui entraîne  crises des valeurs, sociale, économique, crise liée aux migrations, crise religieuse, crise du climat etc.), les démocraties se fragilisent, les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, élus…) sont effacés par des révoltes des « peuples » inquiets et en colère. En-dehors de l’actualité française des « gilets jaunes », on constate ce phénomène en Pologne, en Hongrie, en Allemagne, en Autriche…avec des défilés, pour certains, agressifs et même des actes violents par exemple contre des migrants comme cet été à Chemnitz (Allemagne) ou en Italie. Ces manifestations reflètent des demandes de justice sociale, mais aussi parfois de pureté ethnique et chrétienne, de souverainisme nationaliste. Les réseaux sociaux permettent de préparer ces actions, de les amplifier, au risque de discours de haine et de théories complotistes.

A quoi ressemblent ces démocraties auto-proclamées, dans un bel euphémisme, « illibérales »?

Sur le papier ce sont des démocraties parlementaires dont les dirigeants sont élus par le peuple. En réalité elles sont toujours soutenues par des partis de droite musclée (PIS en Pologne, Fidecz et Jobbick en Hongrie, FPÖ en Autriche, Ligue en Italie…). Les discours xénophobes contre les musulmans, les Roms, les migrants de toutes origines se généralisent avec une volonté forte de fermer les frontières, avec des murs et des barbelés.
De plus les contre-pouvoirs sont insidieusement affaiblis jusqu’à disparaître : medias aux ordres, empêchés s’ils sont hostiles au pouvoir, (on se rappellera l’assassinat du journaliste Jan Kusiak et de sa compagne en Slovaquie en février 2018, qui a contraint le Premier ministre R.Fico à démissionner), ONG humanitaires  accusées d’être vendues à l’Etranger à qui le pouvoir supprime les subventions; institutions d’Etat dirigées par des soutiens du régime, lois qui donnent au Ministre de la Justice le pouvoir de nommer les juges (Pologne, Hongrie). L’UE qui soutient financièrement ces Etats est critiquée ouvertement par les chefs autoritaires de ces Etats sans qu’elle parvienne à les sanctionner. Car le groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Tchéquie et Slovaquie) donne de la voix dans les réunions européennes, soutenu souvent au parlement européen par le très eurosceptique et nationaliste MNL (mouvement pour l’Europe des nations et de la liberté). Les « hommes forts » de ces régimes, très admiratifs de W.Poutine, ne se revendiquent pas ouvertement d’extrême droite mais sont complaisants avec les démonstrations de force de partis et de groupes ouvertement néo-fascistes et néo-nazis. Dans ce Zeigeist* mouvementé, des partis anti-migrants d’extrême droite entrent en masse légalement dans les parlements (AFD en Allemagne, FPÖ en Autriche, Jobbick en Hongrie…)

Dans ce contexte comment s’étonner que l’antisémitisme soit en recrudescence dans toute l’Europe parmi des populations et aussi au plus haut niveau dans certains gouvernements.
J’en donnerai 2 exemples :
Le premier en Pologne au sujet de la loi mémorielle votée le 1er février 2018 et qui a fait beaucoup parler d’elle. Le texte, destiné à  » protéger la réputation actuelle de la Pologne », permet de punir y compris de prison toute personne qui parlera de « camps de concentration polonais » et attribuera la co-responsablité de la Shoah à l’Etat polonais et à sa population. La politique mémorielle polonaise se consacre désormais à mettre en valeur l’héroïsme des 6000 Justes polonais et la martyrologie des Polonais chrétiens. Finie aussi la repentance par rapport au pogrom de Jedwabne* en 1941 ou celui de Kielce* en 1946.
Depuis le vote de cette loi on assiste à une surenchère de propos et attitudes antisémites dans les medias acquis au pouvoir, comme sur TVP Info où des bandeaux ouvertement antisémites ont circulé ou sur la deuxième chaîne (publique elle aussi )où le directeur échange avec un journaliste lié au PIS* des plaisanteries sur les chambres à gaz.  Au musée Polin* le directeur est dans le viseur du ministre de la culture en raison d’une exposition sur la traque des juifs en 1968 obligés de s’exiler;  le directeur du musée d’Auschwitz Birkenau est accusé de privilégier la « narration juive de l’holocauste aux dépens des victimes polonaises chrétiennes des Nazis ».
Le deuxième exemple concerne la Hongrie où vivent près de 100 000 Juifs. En avril 2017  V.Orban (qui en est à son 4ème mandat consécutif) lance une campagne haineuse contre le milliardaire américain d’origine hongroise Georges Soros qui, par son ONG Open society a édifié une Université libre européenne à Budapest et finance des ONG des droits humains. Il est accusé par Orban d’organiser « le grand remplacement » des Hongrois chrétiens par des migrants musulmans. Des affiches à connotation antisémite sont placardées dans toutes les villes, montrant un Soros ricanant ou tirant les ficelles du monde : l’argent, le complot. Malheureusement Open society, en raison des menaces qui pesaient sur elle, a dû être transférée à Berlin (jusqu’à quand?) et une partie de l’Université libre à Vienne (jusqu’à quand?)

Quelle est l’attitude du Premier ministre israélien vis-à-vis de ce phénomène qui est presque un antisémitisme d’Etat? Elle est pour le moins ambiguë et très paradoxale.
Au sujet de la loi mémorielle polonaise, B.Netanyaou a oeuvré, sous la pression de l’opinion israélienne, de députés de l’opposition mais aussi de son propre ministre de l’Education N.Bennett, pour une révision de la loi. Le le 27 juin 2018 le volet pénal de la loi est abandonné (mais les poursuites civiles conservées). En échange B.Netanyaou a accepté de signer avec M.Morawiecki, Premier ministre polonais, un texte révisionniste sur la Shoah, selon lequel « de très nombreux Polonais ont risqué leur vie pour sauver des juifs ». L’ institut de Yad Vashem* et de nombreux historiens se sont élevés -en vain- contre « les erreurs manifestes et les mensonges  » de ce texte qui « contredit les connaissances scientifiquement établies et validées par les historiens ».
B.Netanyaou a eu des échanges rapprochés avec V.Orban « son grand ami », malgré la campagne contre G.Soros, malgré le malaise et les critiques de la communauté juive hongroise. Je rappelle que 600 000 juifs sur 800 000 ont péri dans les camps en 1944. Les deux chefs d’Etat unissent leurs intérêts dans une même détestation des medias, des migrants, de Soros -qui finance des ONG pour les droits humains en Israël-et de l’Union européenne sociale-démocrate. D’ailleurs le groupe des 4 de Visegrad mène une politique pro-israélienne et contre l’UE défend la colonisation des Territoires palestiniens.

L’horizon est noir, c’est peu de le dire. A la faveur des crises évoquées, on assiste à un délitement insidieux des démocraties, à une surenchère populiste et xénophobe dans de nombreux états européens et accolé à ce refus des migrants proche-orientaux ou africains, l’antisémitisme qui augmente un peu partout, même en Allemagne-où vivent 100 000 juifs- où il était auparavant tabou. Les Juifs sont accusés d’une nouvelle faute, celle de vouloir favoriser l’arrivée de migrants musulmans en Europe! On le voit dans les discours d’Orban, de Trump qui, bien que pro-israélien déclaré, a attaqué violemment Soros et d’autres personnalités juives américaines, en les accusant de vouloir favoriser l’immigation de populations mexicaines et sud-américaines. Ces propos haineux ont favorisé le passage à l’acte du meurtrier de la synagogue de Pittsburg* qui a repris le même argumentaire pour justifier son acte.
On pourrait aussi parler des dérapages antisémites de certains députés travaillistes anglais et de leur chef Jeremy Corbin  qui, sous couvert de lutte contre l’occupation  israélienne, a commis de graves impairs en soutenant l’auteur d’une fresque antisémite ou en affirmant en 2013 et sans se désavouer ensuite que « les sionistes ne comprennent pas l’ironie britannique alors qu’ils vivent depuis très longtemps en Angleterre ». Propos antisémite qui stigmatise les citoyens britanniques juifs en insistant sur leur caractère résolument exogène et étranger. Ces postures et dérapages ont creusé un fossé énorme entre l’électorat juif qui votait majoritairement travailliste autrefois et le Labour.
Et j’ajouterai, en référence à l’actualité en France, que certains « gilets jaunes » ont tenu sur internet des propos ouvertement antisémites, et un groupe n’a pas hésité, sur les marches du Sacré Coeur à Paris, à mimer les gestes antisémites de Dieudonné.
Contre cette montée des extrémismes et du racisme les forces progressistes de l’UE ont bien du mal à se faire entendre et à agir.

NOTES

Zeigeist : en allemand « air du temps »

massacre de Jedwabne : en juillet 1941 des habitants polonais de cette ville massacrent, sans ordre nazi, environ 1600 juifs qui sont leurs voisins dans des conditions atroces. Puis ils s’emparent de leurs maisons.

pogrom de Kielce : a eu lieu en juillet 1946 contre des juifs de retour d’URSS installés à Kielce. Perpétré par des habitants de cette ville sans que les élus ni l’Eglise catholique n’interviennent. 48 morts et autant de blessés. Ce pogrom d’après la Shoah a entraîné l’exil des juifs polonais survivants de Pologne.

le PIS : parti de droite polonais Droit et Justice. Au pouvoir.

musée Polin : musée de l’Histoire des Juifs de Pologne, ouvert en 2013 sur le site du ghetto de Varsovie.

Yad Vashem : institut international pour la mémoire de la Shoah, situé à Jérusalem.

attentat de Pittsburgh : perpétré le 27 octobre 2018 par un suprémaciste blanc partisan déclaré de Trump. Il tue 11 personnes dans une synagogue de Pittsburgh (Pennsylvanie), dans un contexte de montée de l’antisémitisme aux USA depuis l’élection de Trump.

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2 réponses à La montée de l’antisémitisme en Europe corrélative à la fragilisation des démocraties

  1. nacher dit :

    la montée du populisme, l’intolérance,xenophobie,anti- sémitisme,anti- immigrants dans les pays développés démocratiques est très inquiétante et choquante.

  2. Patcassone dit :

    Tres bon article, bien documenté.. Merci..

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