Les Juifs en France (5) : en Aquitaine aux XVIIè-XVIIIè siècles

La France
1552-1798

Les rois de France acquièrent à la faveur de guerres ou de mariages de nouveaux territoires : l’Aquitaine en 1472, les Trois Evêchés  (Metz, Toul et Verdun) en 1552, occupation ratifiée en 1648, Bar et Nancy en 1738, le sud de l’Alsace en 1648, le nord vers 1676 et Strasbourg  et le reste de l’Alsace en 1697, Nice en 1792, et enfin les colonies, la Guadeloupe et la Martinique occupées en 1636 et rattachées en 1674, l’Isle Bourbon (Réunion) colonisée dès 1642, et l’Isle de France (Maurice) de 1722 à 1814, la Guyane, dès 1643, à St Domingue en 1697, la Louisiane entre 1682 et 1803.

 La « Nation juive » dans le sud-ouest

A la fin du XVIè siècle, des Juifs séfarades expulsés de la péninsule ibérique s’établissent  dans les ports en expansion, à Amsterdam, à Hambourg, à Livourne, à Venise, à Londres plus tard grâce à Oliver Cromwell vers 1656, puis outre-Atlantique dans les colonies. Sur la côte atlantique française, dès la fin du XVè siècle, certains se sont établis définitivement, en tant que « Nouveaux Chrétiens » ou « marchands portugais ». Par des Lettres patentes d’Henri II en 1550, une certaine protection leur est accordée et ils sont rejoints par des marchands  ibériques à Bordeaux, et en 1656 à Bayonne, à Bidache, La Bastide-Clairence, Peyrehorade. En revanche à La Rochelle, Nantes, Rouen ou St Jean-de-Luz, ils sont inquiétés par les parlements et chassés au cours du XVIIè siècle.

         1. La période marrane

Tous les Nouveaux Chrétiens ne sont pas judaïsants, ce qui ne les empêche pas d’être par moments la proie de violences populaires.  Mais la plupart sont des Marranes exerçant le culte en secret. Ils entretiennent avec Amsterdam des liens étroits, la communauté hollandaise étant une sorte de tutelle qui préside à leur « re-judaïsation » par ses rabbins et ses circonciseurs  de passage. Ces Nouveaux Chrétiens deviennent en quelque sorte « des Nouveaux Juifs passés par le marranisme ». Cette pensée marrane est faite d’angoisses liées au secret, à l’instabilité juridique de leur statut, de recours au prêt, aux lettres de change et au négoce aléatoires, par l’impossibilité d’acquérir et d’exploiter des terres. Elle imprègne la pensée philosophique (comme Montaigne dans sa période sceptique), juridique économique.

Portrait de Montaigne

        2  Vers un Judaïsme patent

Cimetière de St Esprit-Lès-Bayonne
1654-1825

Dans la seconde moitié du XVIIè siècle, sous Louis XIV, des signes de tolérance venant du roi apparaissent. Des enclaves séparées dans des cimetières, des édifications de synagogues à Bayonne ou à Bordeaux voient le jour. Des baptêmes, des mariages ou des enterrements « selon leur religion » sont attestés dans des registres paroissiaux catholiques à partir de 1710. En 1723, Louis XV leur donne le statut de « régnicoles », sujets  « juifs » légitimes du Royaume, utiles par leur argent après la déroute du système de Law en 1720.

Ketouba (contrat de mariage) à Bordeaux
1768

        3  Structuration de la communauté à Bordeaux et Bayonne

A l’image de celui d’Amsterdam, un conseil oligarchique de gouvernement (le Mahamad) est créé, assisté par des « syndics » (Parnassim). A partir de 1760, ce conseil peut saisir  la force publique pour régler des affaires internes. Cette « Nation juive » est aussi une Nation de marchands, qui devient un corps constitué ayant un poids  politique face aux autorités. Sur le plan religieux la communauté est très liée aux rabbins d’Amsterdam et de Jérusalem qui passent régulièrement en Aquitaine pour vérifier les bons usages des rites.

Quelle est la taille de ce groupe ? En 1751 ,à Bordeaux, on recense 2000 Juifs environ. Ils représentent moins de 2% de la population. De nouveaux groupes sont venus d’Espagne vers 1720, à cause d’une reprise de l’Inquisition, et en 1755, lors du tremblement de terre de Lisbonne.
A Bordeaux ils sont installés dans le centre ville, mais à Bayonne à la périphérie, à Saint Esprit.

        4  Evolution des droits

Les juifs continuent d’être ostracisés dans de nombreux domaines. Les Nouveaux juifs ne peuvent devenir « bourgeois » d’une ville car ils n’ont pas de résidence assez ancienne, au contraire des Nouveaux Chrétiens. Ils n’ont pas accès aux charges vénales, et les privilèges royaux sont limités aux territoires des parlements de Bordeaux ou d’Auch pour Bayonne. En-dehors, ils ne sont plus régnicoles mais « aubains », c’est-à-dire étrangers. En 1774, Louis XVI  leur accorde le droit de s’installer à Paris. mais beaucoup de parlements s’opposent à un véritable statut légal des Juifs, malgré les efforts de Malesherbes qui travaille sur l’édit de tolérance promulgué en 1787, selon lequel les Juifs et les Protestants peuvent bénéficier d’un état civil officiel sans conversion, mais  n’ont aucun droit juridique d’observer leur culte.

En revanche, grâce à cet édit, les Juifs de Bordeaux et de Bayonne-St Esprit prennent part aux élections de 1789 en tant que « Nation portugaise » et présentent des députés. Ils rédigent aussi des Cahiers de doléance.

        5  L’apport économique

Les classes sociales et les métiers sont très divers. Il y a bien sûr de gros négociants (1/5è de la communauté), portugais pour la plupart, qui profitent du commerce maritime, Bordeaux étant le premier port français au XVIIIè siècle. Ils participent  comme les négociants chrétiens au commerce avec les colonies. Ils ont surtout un rôle de réexpédition, de sous-traitants. mais  profitent comme les autres des retombées économiques du commerce colonial.

Beaucoup sont prêteurs et agents de change. On trouve aussi de nombreux marchands qui vendent les denrées nouvelles des colonies, ainsi que des drapiers. Beaucoup de Juifs sont pauvres et pris en charge par des sociétés de bienfaisance.

Dans les colonies, une présence juive est attestée eaux Antilles dès 1650, en Guyane en 1659, en Louisiane et à St Domingue vers 1700, (certains sont même arrivés avant avec les Hollandais) mais ni sur l’Isle Bourbon, ni sur l’Isle de France. On ne trouve aucune trace d’un négrier juif mais des familles juives possèdent dans leurs vastes plantations des esclaves. Le pouvoir les accuse dès 1680 de corrompre les esclaves chrétiens en voulant les convertir au Judaïsme.D’où les articles 1 et 2 du Code noir de Colbert édité en 1683 qui stipulent qu’il faut chasser les Juifs des îles (article 1) et que tous les esclaves seront faits chrétiens (article 2). Quelques familles riches comme les Gradis de Bordeaux resteront cependant implantées dans les colonies jusqu’en 1964 (Société de l’usine sucrière Gradis en Martinique).

Maison Gradis

 

SOURCES

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