Les Juifs américains : 5 Aujourd’hui

Qu’en est-il de la communauté juive américaine à l’heure actuelle?

La place de la religion varie suivant les contextes comme pour les autres monothéismes . Les Juifs pratiqueraient plutôt moins que les Protestants et que dans les autres communautés (25% des Juifs prieraient chaque jour contre 75% des Protestants noirs par exemple). Plus les Juifs sont intégrés, moins ils suivent une pratique religieuse. Le Judaïsme se divise en 3 courants principaux : les Réformés (environ 35%), les Conservateurs (43%) et les Orthodoxes (14%). Actuellement les Conservateurs

Juifs orthodoxes dans le quartier de Williamsburg à New-York en 2017

perdent des adeptes au profit des Orthodoxes qui sont les seuls à vivre dans des quartiers séparés, selon une religion très traditionnelle et rigoriste. Ces pourcentages sont indicatifs et évolutifs, et de nombreux Juifs refusent toute affiliation à un courant et adaptent leur pratique à leur convenance. Comme en Europe ils mêlent les fêtes juives et chrétiennes (Hanouka* et Noël), se rendent à la synagogue pour les grandes fêtes et pour rencontrer d’autres juifs, surtout quand ils sont éparpillés dans les banlieues ou des villes de taille moyenne.
La place des femmes varie selon le courant.

Les Réformés ont très vite prôné l’égalité hommes/femmes (non inscrite dans la religion) et ont admis des femmes rabbins dès 1972.

Sally Prieland première femme rabbin américaine

Les Conservateurs ont suivi. On voit apparaître aussi des synagogues « gay » acceptées, sinon reconnues, par ces mêmes obédiences. Seuls les orthodoxes résistent à toute évolution.

Comment votent les Juifs américains? Une grande majorité donne ses voix de longue date aux démocrates (60% environ) contre 15% aux républicains (le reste à des candidats indépendants). Pourquoi cette tendance? Parce qu’ils se sentent traditionnellement, peut-être au nom de la Tzedaka*biblique mais sûrement aussi par esprit de solidarité avec les opprimés, libéraux et philanthropes, prêts à secourir les plus pauvres et les opprimés. Ils craignent également davantage l’antisémitisme chez les républicains, comme dans les années 20-30. Et même quand Donald Trump donne un blanc seing au gouvernement israélien de Netanyaou, ils ne votent pas davantage républicain. On peut cependant noter un frémissement vers le vote républicain du côté des orthodoxes. Longtemps privés de droits politiques les Juifs s’intéressent aux affaires publiques, défendent des causes et donc votent en masse (ils sont inscrits à 85% et votent à 90% des inscrits). Ils sont surreprésentés dans tous les échelons de la vie politique et participent activement aux campagnes électorales qu’ils encouragent par des dons. Ce hiatus entre représentation et nombre réel de Juifs aux USA (petite minorité) accentue le préjugé bien ancré que le « vote juif » ferait les présidents .

La relation à l’état d’Israël est actuellement très complexe. Si nous avons vu un regain d’attention émotionnelle et de solidarité des Juifs américains au moment de la Guerre des Six jours, il n’en va pas de même depuis la guerre d’occupation au Liban en 1982. Des journalistes, des rabbins et à leur suite des civils dénoncent la coopération d’Israël avec l’Afrique du Sud encore en apartheid, la colonisation en Cis-Jordanie. (en 2001 48% des juifs américains soutiennent la politique israélienne contre 19% en 2013). En 2008 se crée le groupe de pression JStreet* qui soutient le plan de paix à deux Etats, c’est-à-dire Israël sans la colonisation, face à l’AIPAC*, le puissant lobby pro-israélien, né en 1954, revendiquant 100 000 membres, qui témoigne d’un soutien indéfectible à Israël et veille à ce qu’il soit pérenne dans la politique étrangère américaine. Pendant la présidence de Trump les dissensions entre le gouvernement israélien et la diaspora américaine se sont fortement accentuées depuis le transfert sans contrepartie de l’ambassade américaine à Jérusalem en mai 2018, le plan de paix unilatéral  de janvier 2020, la reconnaissance de l’annexion du Golan en mars 2019, la fermeture de la représentation palestinienne à Washington, et surtout la loi controversée d’Israël « état juif »*. (en 2017 le mouvement encore embryonnaire « If not now »* rassemblant des centaines de Juifs a défilé dans les rues contre l’AIPAC). Benjamin Netanyaou compte davantage aujourd’hui sur les Chrétiens évangéliques* néo-conservateurs  et ultra-sionistes des USA que sur les Juifs américains eux-mêmes.
Reste le problème du nucléaire iranien qui inquiète et resoude un peu la communauté juive et les Juifs israéliens.

L’antisémitisme a continué de gangréner la société américaine, souvent de façon insidieuse (préjugés, actes délictueux, vandalisme, menaces…) même si nous l’avons vu, les Juifs sont bien intégrés, ce qui peut être trompeur. Dans la vieille tradition du KuKluxKlan, l’extrême droite antisémite, antijudaïque et négationniste continue d’agir (cf l’affaire Mel Gibson réalisateur du film La Passion du Christ en 2004)* et ces dernières années de façon plus visible et tragique : à Pittsburgh en 2018 un suprémaciste négationniste a tué 11 personnes dans une synagogue et en 2019 il y a eu d’autres attentats antisémites. Durant l’attaque du Capitole en janvier 2021, on a pu lire des slogans antisémites sur des pancartes ou des vêtements des partisans de Donald Trump. Des théories complotistes se répandent selon lesquelles les Juifs seraient responsables des attentats du 11 septembre 2001, de l’épidémie de coronavirus , de l’esclavage, etc.
En outre un antisionisme parfois ambigu apparaît sur les campus universitaires et dans les débats publics, visant à délégitimer l’existence d’Israël au nom de sa politique de colonisation.
Face à ces situations, des organisations juives comme l’Anti Defamation League sont très actives pour dénoncer et saisir les tribunaux si besoin. Mais rien n’indique que l’antisémitisme s’amplifie. La diaspora américaine est l’une des mieux acceptées dans la société où elle vit.

Conclusion

André Kaspi pose la question : à force de s’assimiler, les Juifs américains risquent-ils de disparaître en tant que Juifs? Il n’y a pas de réponse simple. Car il faut déjà revenir à une ou des définitions de ce qu’est « être Juif ». Le lien à la religion? (Foi? Rites? Pratiques alimentaires? Ecoles spécifiques?) Rapport étroit à l’histoire et en particulier à la Shoah? Mariages endogamiques? Fréquentation de centres communautaires? Lien fort à Israël?
Ce qu’on peut dire aujourd’hui : les Juifs américains appartiennent à l’une des minorités blanches « White ethnics » des Etats-Unis qui a réussi son intégration mais est menacée d’affaiblissement en raison de cette intégration même, confinant souvent à l’assimilation. Leur démographie est déclinante (comme celle des WASP appelés eux aussi à devenir minoritaires), à l’inverse des Hispaniques et des Noirs. Ils émigrent très peu en Israël (pas plus de 3000 par an contre des dizaines de milliers certaines années en France). Ils n’ont pas d’institution centrale pour les fédérer. 40% d’entre eux ne se rendent jamais dans une synagogue, même pour les grandes fêtes.
En revanche des habitudes communes les rassemblent : ils fréquentent encore majoritairement  leurs coreligionnaires et des centres communautaires juifs surtout dans les villes moyennes, votent principalement démocrate, appartiennent à des organisations juives de philanthropie et se sentent concernés par la mémoire  de la Shoah. Quant aux orthodoxes ils sont en pleine progression démographique et séduisent de plus en plus dans d’autres courants religieux.
Comme on le voit la question de l’avenir des Juifs américains est complexe : vont-ils disparaître en s’assimilant? Ou se réinventer pour demeurer une minorité agissante?

SOURCES

André Kaspi : Les Juifs américains (Plon,2008)

article Le Monde du 25/03/2020 : malaise [des Juifs américains] devant la politique israélienne

articles Le Monde du 1er novembre 2018 : aux Etats-Unis l’antisémitisme n’est pas mort

NOTES 

Hanouka : en hébreu « inauguration ». Fête de 8 jours qui commémore la nouvelle inauguration du Temple de Jérusalem reconquis. Assimilée à Noël car on offre des cadeaux aux enfants.

Tsedaka : en hébreu « aumône et justice ». Obligation faite par Dieu à tout Juif d’aider son prochain par des dons ou de bonnes actions. En retour le Juif philanthrope obtient le pardon pour ses péchés.

JStreet : groupe de pression juif né en 2008 s’opposant à l’AIPAC, qui milite pour une solution pacifique à deux Etats au Moyen Orient.

AIPAC : (American Israel public affairs committee) lobby pro israélien né en 1954, proche du Likoud, très influent.

Loi « Israël état juif » : voir article nationalité et citoyenneté en Israël

If not now, when? :  petit mouvement juif récent comptant 1300 membres dans 10 villes qui militent contre l’AIPAC et contre la colonisation en Israël. (voir leur site)

Chrétiens évangéliques : branche très active du Protestantisme (28% des Américains) très proche des derniers présidents républicains dont Trump. Parmi les Evangéliques figurent les Sionistes chrétiens qui soutiennent la théorie selon laquelle le Grand Israël ramènera Jésus sur terre pour convertir les sionistes juifs au Christianisme. Ils sont très actifs en Israël. (voir wikipedia)

La Passion du Christ de Mel Gibson (2004) : film à caractère anti-judaïque réalisé par Mel Gibson, catholique qui se revendique intégriste. Le scénario insiste fortement sur la culpabilité des Juifs dans la mort du Christ à l’aide d’images très violentes. Le film qui remporte un grand succès mondial alimente les polémiques. Les évêques américains et la droite chrétienne approuvent. Le Pape Jean-Paul II aurait lui aussi adhéré au film.

Unorthodox : série de 4 épisodes relatant la difficile émancipation d’une jeune femme de la communauté ultra-orthodoxe de Williamsburg (sur Netflix).

 

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Une réponse à Les Juifs américains : 5 Aujourd’hui

  1. Nacher Charlotte dit :

    Merci Reine. Ton article pour moi est une très bonne mise à jour des juifs américains.

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