L’affiche rouge

Aragon l’a écrit, Léo Ferré l’a mis en musique, nous l’avons chanté… L’affiche rouge… Impossible de lire le poème, publié en 1956 dans le recueil Le roman inachevé, sans le fredonner…

Ils étaient vingt et trois quand les fusils fleurirent
Vingt et trois qui donnaient leur cœur avant le temps
Vingt et trois étrangers et nos frères pourtant
Vingt et trois amoureux de vivre à en mourir
Vingt et trois qui criaient la France en s’abattant

Les 22 hommes du groupe, dont Marcel Rayman, Missak Manouchian, Thomas Elek …, furent fusillés au fort du Mont valérien le 21 février 1944. Olga Bancic, la seule femme du groupe, fut décapitée à Stuttgart le 10 mai 1944 (1). Ils avaient entre 17 et 44 ans. Dix de ces hommes étaient français.

Sur l’affiche, figuraient dix d’entre eux, ciblés comme étrangers, Juifs pour certains, « terroristes », « ennemis de la France ». Au-dessus de la photo de Manouchian, il est indiqué « arménien et chef de bande ».
L’affiche fut placardée, ce mois de février 1944, dans plusieurs villes lors de ce qui fut appelé un procès mais qui n’en fut qu’une parodie. On sait peu de choses de la réaction que l’affiche suscita, de l’impact qu’elle eut. Eut-elle, comme Aragon se hasarde à le dire, un effet contraire à celui que lui avait assigné les Nazis et au lieu de faire haïr les étrangers résistants, les fit-elle voir en héros ?

Nul ne semblait vous voir français de préférence
Les gens allaient sans yeux pour vous le jour durant
Mais à l’heure du couvre-feu des doigts errants
Avaient écrit sous vos photos MORTS POUR LA France
Et les mornes matins en étaient différents

L’affiche en tout cas eut au moins le mérite paradoxal de les faire entrer dans l’Histoire.

Les actions de résistance des vingt-trois furent multiples : distribution de tracts, attentat contre des officiers allemands dont Julius Ritter, officier SS, responsable du STO, pose de bombes dans plusieurs lieux, avec malheureusement de nombreuses pertes parmi leurs rangs.
Ils furent filés, traqués, puis arrêtés par les brigades spéciales des renseignements généraux liés à Vichy, livrés aux Allemands. Ils faisaient partie de la FTP-MOI, conjonction des Francs-Tireurs et Partisans, mouvement de résistance armée créé par le PCF en 1941 et de la « main d’œuvre immigrée », groupes créés également par le PCF dès les années 1920 et organisés à l’origine par langue (Yiddish, arménien…).
S’ils devinrent, par cette affiche, par le poème et les lettres qu’ils adressèrent à leur famille, le symbole de cette participation des étrangers et des Juifs à la résistance, leurs arrestations venaient après celles de beaucoup d’autres jeunes juifs communistes résistants qui furent déportés ou assassinés sur l’année 1943 (environ 150 personnes). Beaucoup d’entre eux avaient vu leurs familles raflées ou obligées de vivre dans la clandestinité. « Notre souci principal devenait de protéger ce qui restait de la population juive et de la mobiliser pour lutter contre le massacre », écrit en 1985, dans Le Monde, Adam Rayski, qui fut responsable de la MOI à partir de septembre 1941.

A noter et déplorer que la plupart de celles et ceux qui, parmi eux, étaient étrangers ne furent reconnus morts pour la France que très tardivement, le dernier en date du groupe des vingt-trois étant Szlama Grzyswacz en février 2023 !

Dans les années 1980, certains (2) soulevèrent la question du rôle de la direction du PCF : y avait-il eu volonté de laisser se continuer la lutte au mépris des vies en jeu, alors qu’on les savait filés et en position difficile ? Était ce dû à leur statut d’étrangers ? La réponse reste en suspens et partage les historiens.

Par ailleurs, et c’est une remarque personnelle, le poème d’Aragon, reprenant en partie la dernière lettre adressée par Manouchian à sa femme,

Toi qui vas demeurer dans la beauté des choses
Quand tout sera fini plus tard en Erivan

fait l’impasse sur la présence en grand nombre de Juifs parmi les visages figurant sur l’affiche. Des Juifs qui, au moment de l’écriture du poème dans les années 50, se voient brutalement mis en cause en Union soviétique et dans les pays de l’Est (procès de Prague en novembre 1952, procès des blouses blanches…). Ce n’est sans doute pas un hasard.

La prochaine entrée au Panthéon de Missak Manouchian et de sa femme Mélinée :

Le 21 février 2024, soit 80 ans après son assassinat, Missak, dit aussi Michel, Manouchian, entrera au Panthéon, avec sa femme Mélinée.
Comme le dit l’historienne Annette Wieviorka dans une émission diffusée le 25 février 2023 sur France inter, Manouchian a été « pris deux fois par l’Histoire » : celle du génocide arménien où périrent ses parents, celle de la seconde guerre mondiale où il combattit pour défendre sa nouvelle patrie. Il rêvait de devenir poète.

Cette panthéonisation devrait également être un hommage aux 22 camarades de Manouchian et, plus largement, à tous les FTP-MOI morts pour la France.

Référence :

Ils étaient juifs, résistants, communistes de Annette Wieviorka, éditions Perrin.
Paula, survivre obstinément de Paulette Sarcey (avec Karen Taïeb), éditions Tallandier.
Musée virtuel MRJ-MOI.

(1) Les femmes n’étaient pas fusillés au Mont Valérien mais emmenées en prison en Allemagne et décapitées, comme France Bloch-Sérazin, fille de l’écrivain Jean Richard Bloch.
(2)Notamment Stéphane Courtois, dans le film Des « terroristes à la retraite » de Mosco et dans Le Monde des 2-3 juin 1985 : « Le groupe Manouchian sacrifié ou trahi ? »

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1 réponse à L’affiche rouge

  1. Reine dit :

    Merci de rappeler le rôle plus qu’ambigu du PCF qui visiblement n’a rien fait pour les protéger.
    Depuis l’article, a eu lieu la belle cérémonie au Panthéon qui a bien rappelé la présence des compagnons (et compagne) FTP MOI de Manouchian. Mention spéciale à la magnifique interprétation de la chanson d’Aragon/Léo Ferré par le groupe Feu Chatterton.

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