A serious man : film d’Ethan et Joël Coen (2009)

Mes recherches sur les Juifs américains m’ont donné l’idée de revoir A serious man et de prolonger ces articles en parlant de ce film largement autobiographique des frères Coen, qui rend bien compte de la vie d’une communauté juive dans une banlieue américaine, en l’occurence celle de Minneapolis (Minnesota).
A la fin des années 1960 (les titres de musique pop rock aident à dater), Larry Gopnik*, « un homme sérieux » a tout pour être heureux. Enseignant de physique quantique à l’Université, il doit prochainement être titularisé, il est marié avec Judith, a deux enfants adolescents, une maison coquette avec pelouse. Sauf que, un « mauvais jour », le sort s’acharne contre lui. Telles les plaies d’Egypte, les très mauvaises nouvelles se succèdent à un rythme effréné : Judith veut divorcer pour épouser leur meilleur ami Sy Ableman et l’envoie vivre dans un motel, ses enfants adolescents Sarah et Daniel ne lui parlent que pour se plaindre ou lui demander de l’argent, son frère Arthur, chômeur qui campe dans le salon et la salle de bains où il s’enferme des heures, est appréhendé par la police pour comportement sexuel déviant. On apprend aussi que Daniel au lieu de préparer sérieusement sa bar mitzvah*, a des embrouilles avec un copain à qui il achète de l’herbe et qu’il ne peut rembourser qu’en volant son père. Et pour couronner le tout, un étudiant coréen lui a glissé une enveloppe dans son bureau pour qu’il remonte sa note de partiel, ce qu’il refuse de faire dans un premier temps. Objet de lettres calomnieuses et de menaces anonymes, il voit sa titularisation devenir incertaine. Enfin son effrayant voisin, chasseur aux propos suprémacistes, empiète sur sa pelouse. En quelques heures l’homme sérieux Larry (« Mensch* » en yiddish)  bascule dans le pathétique, le grotesque, et devient un « schlemil* » (un idiot malchanceux).

La part autobiographique est importante dans ce film assez différent de leurs autres opus qui empruntent aux films de genre : thrillers, polars, westerns ou comédies*. Le personnage de Larry est inspiré par leur père, lui-même professeur d’université, le quartier ressemble à leur banlieue d’enfance et Daniel est un condensé des deux frères, nés en 1954 et 1957, qui font explicitement référence à la contre-culture américaine de la fin des années 1960 : musique pop rock californienne de Jefferson Airplane* ou Santana*, consommation de marijuana. Dans sa déstabilisation Larry n’est pas seul, la société entière est en train de se métamorphoser en profondeur : les enfants se rebellent contre les parents, la voisine très libérée fait fumer Larry et le met dans son lit dès sa première visite, le divorce se banalise, les étudiants achètent les dipômes, etc. Larry est tiraillé entre ce basculement et sa communauté qui, elle, semble rester fidèle à ses fondements immémoriaux. Pour preuve cet apologue incroyable, en yiddish, qui ouvre le film et annonce la suite à la lumière d’un aphorisme du rabbin Rachi* : « Accepte avec simplicité ce qui t’arrive ». La fable ancrée dans la Galicie polonaise de la fin du XIXè siècle revisite avec humour le mythe du Dibbouk*.
On se rend compte aussi à quel point, dans ces années 1960-1970, une grande partie des Juifs américains vit en communauté. Ils ne fréquentent que des Juifs (amis, médecins, avocats, rabbins) et tous les enfants font leur bar mitzvah (ici selon le culte réformé). Les non-Juifs (goyim) représentent une menace : le voisin, la police, l’étudiant coréen et son père.
L’apologue permet ainsi d’introduire l’enjeu principal du film. Larry est totalement déstabilisé parce que, homme logique (il est physicien et travaille sur le principe d’incertitude de Schrödinger*) il est confronté à un monde illogique et incertain, tel Joseph K dans Le Procès de Kafka, et en devient inconsistant à force de subir et d’accepter. Pour illustrer le glissement du personnage les réalisateurs nous égarent à leur tour. Le Dibbouk de l’apologue en est-il vraiment un? Larry est-il en bonne santé ou très malade? Va-t-il accepter le pot de vin de l’étudiant coréen? D’ailleurs celui-ci en est-il à l’origine? Sy Ableman est-il tué dans un accident de voiture provoqué par Larry? Rien n’est sûr- sauf le pire- ni clarifié et les rêves récurrents de Larry (dont un sur Sy revenant en Dibbouk moralisateur) ne nous aident pas à résoudre nos incertitudes. Comme la science ne l’aide pas, Larry cherche conseil auprès de trois rabbins dans des scènes hilarantes. Les deux premiers le noient sous des paraboles incompréhensibles de parking ou de dentiste; le troisième, homme très vieux et vénérable, ne le reçoit même pas, très occupé à écouter Jefferson Airplane sur une petite radio confisquée à Daniel par le professeur de Talmud. Il ressort de toute cette confusion que la vie n’a pas de sens, que Dieu ne répondant pas aux questions, il faut renoncer à les poser. Rien n’est réglé pour Larry nouveau martyr juif que Dieu n’entend pas (une allusion à la Shoah ?). Ce Gopnik, cet « homme sans qualités » est le jouet de la fatalité et le film se teinte d’une angoisse insidieuse. Et peut-être que l’homme juif (américain) est châtié parce qu’il n’est plus assez juif, que la religion s’est trop sécularisée. Il est assez savoureux que le film débute par un précepte rabbinique et se termine par une citation de Jefferson Airplane.
Heureusement l’humour (juif), qualité commune à tous les films des frères Coen, ainsi que la tendresse pour les personnages permettent d’échapper à cette vision tragique. Les plans et les cadrages ajoutent au cocasse (par exemple Larry minuscule faisant cours devant un tableau gigantesque recouvert d’équations, tel Grégoire Samsa transformé en cafard dans La Métamorphose de Kafka, ou les gros plans sur les « dents du goy » lors de la fable du dentiste). Par cet humour drôle et désespéré, les frères Coen assument ainsi leur filiation avec la littérature yiddish de la fin du XIXè siècle, les comiques de scène Lenny Bruce* ou Jerry Lewis*, ou les romanciers américains plus récents comme Philippe Roth ou Saul Bellow.

En fait ce film est une immense (dans tous les sens du terme) blague juive.

NOTES

Gopnik : nom péjoratif russe signifiant homme populaire des banlieues vivant modestement. Par extension « pauvre type ».

Bar mitzvah : cérémonie qui célèbre la majorité de l’enfant juif et son entrée officielle dans la communauté.

Quelques films des frères Coen : thriller Barton Fink (1991)
polar Fargo (1996)
western True grit (2010)
comédies  The Big Lebowski (1998)  O’Brother (2000)

Jefferson Airplane : groupe américain de rock psychédélique, né à San Francisco en 1965. Il compose 13 albums dont Surrealistic Pillow en 1967 et Volunteers en 1969 et se produit dans de nombreux festivals (Monterey, Woodstock, Altamont). Leur chanteuse Grace Slick envoûte le public de sa voix de contralto. En 1970 le groupe implose, devient Jefferson Starship et produit 14 albums. En 1984 il ne reste plus aucun des fondateurs du groupe.

Santana : du nom de son guitariste Carlos Santana, né au Mexique, qui s’entoure de musiciens différents selon les albums (29 entre 1969 et 2021) et se produit surtout en Californie et dans les festivals (Woodstock…). Son style ne cesse d’évoluer au contact d’autres musiques : rock latino, rock psychédélique, jazz…et même rap.

Rachi (1040-1105) : rabbin de Troyes (et vigneron). Il fonde une école talmudique et attire l’Europe entière par ses commentaires de la Bible hébraïque et du Talmud de Babylone.

Dibbouk : dans la mythologie juive et kabbalistique, esprit malin, démon qui s’empare du corps d’un individu de son vivant (jusqu’à le rendre fou), ou après sa mort. Il existe une pièce en russe et yiddish, Le Dibbouk (1919) de Shalom Anski (1863-1920).

Schrödinger : physicien de mécanique quantique travaillant sur les probabilités. Expérience du chat, à la fois mort et vivant, selon un principe d’incertitude.

Lenny Bruce (1925-1966) : comique juif américain, fondateur du stand-up comedy. Il se produisait dans les cabarets de Catskill à New-York. Esprit très contestataire, il fut arrêté plusieurs fois par le FBI pour ses propos très libres.

Jerry Lewis (1926-2017) : autre comique juif américain qui a débuté en duo avec Dean Martin. Très connu également par ses films, qu’il réalisa et dans lesquels il joua.

Voir A serious man : en DVD, en VOD sur Arte boutique, Canal +, Orange.

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Une réponse à A serious man : film d’Ethan et Joël Coen (2009)

  1. Reine dit :

    nacher charlotte
    carla.nacher4@orange.fr
    82.125.200.127
    J’ai beaucoup aimé le synopsis de « A serious Man » J ‘adore les films des frères Cohen .et le resumé de Reine est très bien écrit et me donne très envie de voir ou (revoir !) Très drôle et reflète bien la revolution des années 60 et 70 , une période chaotique de ma jeunesse dont je vous épargne les détails.Ceci dit la confusion aux Etats Unis existe toujours et le communautarisme aussi.
    Citation de DeGaulle au sujet de la France » Comment voulez vous diriger un pays comme la France avec 258 fromages » , et quelqu’un(peut être lui) a ajouté « Comment voulez vous diriger un pays comme les Etats Unis avec 240 réligions . » Et j’ajoute qu’aujourd’hui , on compte 4,200 religions, dénominations, églises , sects etc .
    Aussi un pays avec 50 états souvent influencés par les origins de la population , mais aussi chaque état qui a son propre système juridique. Quand j’ai visité la France pour la première fois j’étais très étonnée de la prédominance Catholique et qu’il y avait tant de cathédrales et dans les villes et villages très peu d’autres dénominations et lieux de cultes. Maintenant Dans les 2 pays plus de métissage, et toujours des croyants et non croyants . Donc pour revenir à « un homme sérieux » et les États Unis:y a toujours la débandade . Il y a eu des progrès par ci par là depuis les années 60s mais pas partout et même si Biden a chassé Trump , on voit que ce qu’il peut faire est très limité, et même s’il y a des endroits où il fait bon vivre , les États Unis semble être au bord d’une guerre civile.

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