Les Juifs d’Odessa « étoile de l’exil » (selon Isaac Babel*) jusqu’en 1939.

En ce moment on entend beaucoup parler d’Odessa ville portuaire menacée par Poutine comme le reste de l’Ukraine. Car cette ville de plus d’un million d’habitants, est non seulement l’une des plus riches d’Ukraine grâce au commerce international mais aussi

Escalier monumental dit « Potemkine »
En haut la statue du Duc de Richelieu

par sa situation exceptionnelle sur la Mer Noire un carrefour économique par ses industries reliées par oléoducs à l’Union Européenne et à la Russie et son terminal pétrolier. Son cosmopolitisme historique, l’influence prépondérante de sa communauté juive, son architecture de type italien ou français en ont fait aux 18è et 19è siècles une ville très attractive, étonnamment différente du reste de la Russie et de l’Ukraine.
Située dans une région peuplée dans l’Antiquité par les Scythes, colonisée par les Grecs puis au 13è siècle par les Tatars, rattachée au 16è siècle à l’Empire Ottoman, Odessa est créée quasiment ex nihilo en 1792 par l’impératrice Catherine II à la suite de sa victoire sur les Turcs (guerre russo-ottomane 1787-1791). Aidée par le militaire napolitain Ribas qui

carte d’Odessa 1850

fait construire les premières maisons à côté de la forteresse de Hadjibey prise aux Turcs, elle y fait installer d’abord des pêcheurs et des marchands russes et nomme le lieu Odessa à partir du nom de la colonie grecque d’ Odessos (aujourd’hui Varna en Bulgarie). Le Français Armand de Richelieu, ami du Tsar Alexandre 1er, fonde ensuite la ville en faisant tracer les rues en damier et l’administre entre 1801 et 1814. Pendant tout le 19è siècle, l’exemption de taxes, le port, les chemin de fer (1866) attirent des marchands russes, arméniens, français, grecs, italiens, roumains, polonais, juifs. En 1905, des ouvriers soutenus par des marins du cuirassé Potemkine s’y soulèvent*. Après la révolution russe, Odessa n’est épargnée ni par la guerre civile (1919-1922) ni par les deux grandes famines russes (1921-22 et 1932-33). Rattachée à l’URSS en 1922, elle sera occupée entre 1940 et 1944 par les Roumains alliés des Nazis. Après la seconde guerre mondiale la ville détruite, dépeuplée de ses Juifs, se reconstruit lentement et redevient florissante après 1960. Son histoire est encore émaillée d’incidents graves lors des événements de la Place Maïdan de Kiev en 2014.

Les Juifs se sont installés dès 1770 dans cette région (tombes retrouvées) et pratiquent le commerce du sel. Après 1792, ils arrivent en masse à Odessa, sorte de Terre Promise de la Zone de résidence* instituée par Catherine II, contrairement à d’autres grandes villes comme Kiev, Sébastopol, Yalta, où ils ne peuvent s’installer. Venus des villes et des Shtetls*de Pologne (surtout de Galicie), d’Ukraine, de Biélorussie, des Pays Baltes, de la Russie, ils sont 140 000 à la fin du 19è siècle et  180 000 en 1939, soit 35% de la population odessite. En 1944 après les massacres et déportations une cinquantaine de Juifs survivent. Aujourd’hui ils seraient 30 000 (dont la moitié a fui à l’étranger depuis le 25 février), c’est-à-dire seulement 3% de la population.
Leur rôle est essentiel dans la construction de la ville à plusieurs niveaux économique, politique, artistique, linguistique, religieux.  Du début du 19è siècle jusqu’en 1939, ils sont commerçants, spécialistes de 90% de l’exportation du blé, possèdent des flottes de transport (famille Dreyfus), la moitié des usines de tabac, des carrières, des brasseries. Ils règnent sur la bourse du blé et des matières premières en concurrence avec les Grecs. Autrefois commis, ils sont devenus négociants, puis industriels puis banquiers, comme les familles Ashkenazy, Efrussi, Isaakovitch, Raffalovitch ou l’éminente famille galicienne Brodski qui a donné son nom à une synagogue. Ces classes aisées habitent la ville haute, dans des palais néo-baroques. A l’inverse, un tiers des Juifs sont pauvres, vivant dans le quartier de la Moldavanka de petit commerce, d’artisanat ou de contrebande, milieu où prospèrent de nombreux gangsters décrits dans les livres d’Isaac Babel. Ils parlent essentiellement le yiddish, l’élite austro-hongroise préférant l’allemand et le russe. D’où une langue odessite particulière, mêlant le russe et l’ukrainien à des tournures yiddish. La communauté crée de nombreuses guildes de métiers, des associations d’entraide, un hôpital juif dès 1802. Elle bâtit de nombreuses synagogues (sept synagogues dont une hassidique* et 49 maisons de prière), des cimetières, édite des journaux juifs, fonde des lycées communautaires, des écoles en hébreu en 1903 pour préparer l’émigation en Palestine. Quand de nombreux notables, héritiers de la Haskala*, la philosophie des Lumières, favorables à un culte modernisé, souhaitent s’intégrer en participant à la vie municipale comme maires ou conseillers municipaux, d’autres observent un culte traditionnel, voire se convertissent au Hassidisme, d’autres dès 1880 militent pour le sionisme dans des comités « Palestine » (Pinsker, Ben Ami, Bialik), faisant d’Odessa la « porte de Sion ». Ils collectent des fonds pour acheter des terres en Palestine. Entre 1917 et 1927 de nombreux militants sionistes des »Amants de Sion », intellectuels, artistes émigrent vers Jaffa, formant là-bas une première génération de pionniers ukrainiens qui deviendront pour beaucoup des dirigeants fondateurs de l’Etat d’Israël  (Meir Dizengoff premier maire de Tel-Aviv, Golda Meir née à Kiev, dirigeante d’Israël de 1969 à 1974, etc.). D’autres juifs embarquent pour les USA , reproduisant leur ancien mode de vie à New York par exemple au sud de Brooklyn, dans le quartier de Little Odessa*.
Enfin quand on parle d’Odessa on pense immédiatement à sa vie artistique d’une incroyable richesse qui a fortement contribué à faire de ce lieu un mythe de la littérature et de l’humour juif dans un contexte de liberté et de plaisir, bien loin de la vision tragique de la persécution ou de la censure et de l’austérité russes. Isaac Babel* (1894 1940), dans les Récits d’Odessa (1931) met en scène les bas-fonds de la Moldavanka à travers la vie du gangster-Robin des bois juif Benia Krik inspiré de la réalité. Avec lui les ténèbres de ces

Le Fantôme d’Odessa
C. de Toledo

quartiers pauvres deviennent des contes de fées, Odessa prend une épaisseur mythologique encore vivace dans l’imaginaire actuel de la diaspora juive. (Lire la BD de Camille de Toledo, le Fantôme d’Odessa, ou celle de Johan Sfar,  Klezmer n°3 Tous des voleurs).  Engagé comme correspondant de guerre en Pologne pendant la guerre civile en 1920, Babel consigne dans Cavalerie rouge (1926) sa vision  des soldats communistes et des Juifs des villages polonais. D ‘autres écrivains émergent à Odessa comme Jabotinsky, cité plus haut, avec son roman Les Cinq (1936), l’écrivain Scholem Aleïkhem (1859-1916) qui vit une dizaine d’années à Odessa avant d’émigrer à New-York et promeut dans son oeuvre le yiddish, le poète Haïm Bialik (1873-1934) qui, lui, écrit en hébreu. Odessa est aussi le lieu de l’humour consigné par les satiristes Ilf et Petrov, colporteurs des blagues juives. C’est aussi la ville du premier studio de cinéma au début du XXè siècle et elle sert de décor à de nombreux films muets célèbres comme le Cuirassé Potemkine d‘Eisenstein en 1925, l’Homme à la caméra de Dziga Vertov (tous

Le Cuirassé Potemkine
Film de S.Eisenstein 1925

deux d’origine juive) en 1929 ou Bénia Krik inspiré de Babel, film de Vladimir Vilner en 1926. Les entreprises de production, de diffusion et de projection de films deviendront les « major companies » du cinéma hollywoodien. On peut dire aussi qu’Odessa est l’un des berceaux de la musique klezmer* ainsi que le vivier d’interprètes mondialement connus comme les violonistes David Oïstrakh, Nathan Milstein, ou le pianiste Emil Gilels, tous nés et formés à Odessa.

Mais si Odessa apparaît comme une sorte d’éden russe, tolérante  avec toutes ses minorités, où les Juifs peuvent vivre leur citoyenneté* russe comme ils le souhaitent, religieusement ou non, elle n’est cependant pas épargnée par les pogroms* qui sévissent dans l’empire russe. On en dénombre cinq à Odessa entre 1821 et 1886, et le plus violent, du 18 au 22 octobre 1905, est initié par le Tsar qui envoie détenus de droit commun et cosaques, aidés par les milices des Cent-Noirs*, massacrer un millier de Juifs sur fond de première révolution: le Juif est devenu la figure du Bolchevik à éliminer pour la propagande tsariste*.

SOURCES

Le Monde magazine du 16 avril 2022

Site Persée.fr : un modèle de vie juive en diaspora

Babel : Contes d’Odessa (Actes Sud, collection Babel)

Akadem : conférence de Francis Conte octobre 2014, Odessa ville juive 

NOTES

Isaac Babel (1894-1940) : naissance et vie dans le quartier de la Moldavanka à Odessa.                                                        Ce fils de commerçants étudie la religion, apprend le yiddish                                                        et le français, découvre Flaubert et Maupassant.                                                                              Il rencontre Gorki en 1916 qui le pousse à écrire. Malgré son                                                        soutien à la Révolution de 1917 et son engagement comme                                                            journaliste dans la cavalerie rouge pendant la guerre civile                                                            en 1920, il est arrêté sous Staline et fusillé à Moscou en                                                                  1940. Il est réhabilité en 1954.

Le Cuirassé Potemkine (1925) : film muet d’Eisenstein glorifiant la mutinerie des marins du cuirassé dans le port d’Odessa en 1905 et montrant la répression par l’armée du Tsar, qui s’ensuivit.

Zone de résidence (1791-1917) : instituée par Catherine II et en vigueur jusqu’en 1917, lieu de cantonnement des Juifs russes. Elle comprenait la Lituanie, la Biélorussie, la Moldavie, l’Ukraine, la Pologne russe et des régions de l’ouest de la Russie, à l’exception des grandes villes comme Kiev ou Minsk.

Shtetls : voir article Maclarema

Hassidisme : mouvement conservateur et mystique du Judaïsme dont l’un des berceaux est en Ukaine dans la ville d’Ouman. Chaque nouvel an juif, des milliers de fidèles venus du monde entier se réunissent sur la tombe du rabbin Nahman de Btatslav (1772-1810).

Haskala : influencé par le mouvement des Lumières, ce courant de pensée juif né en Allemagne au 18è siècle vise à moderniser la vie et le culte et à favoriser l’intégration des Juifs aux populations européennes. Il se poursuit au 19è siècle.

Little Odessa : quartier juif russophone situé au sud de Brooklyn (New York), longeant la plage de Brighton Beach. Toujours vivace il est habité par les descendants de l’émigration russe juive et orthodoxe, principalement odessite, d’où son nom. Beaucoup d’artistes connus en proviennent comme Mel Brooks ou le réalisateur James Gray auteur d’un film magnifique Little Odessa (1994), disponible en DVD. On peut noter qu’il existe 11 villes portant le nom d’Odessa aux USA et un forum sur internet rassemblant les descendants des habitants d’Odessa.

musique Klezmer : musique traditionnelle et populaire des Juifs ashkénazes, de l’hébreu « key » instrument et « zemer », mélodie, née au 15è siècle. trouve ses origines au Moyen-Orient et en Europe centrale et Europe de l’Est.  Elle est préservée grâce à l’émigration massive vers les Etats-Unis (1880-1920) où des musiciens la jouent en la combinant au jazz. Elle connaît un engouement actuel en Europe (dont la Pologne), aux USA (groupe Krakauer par exemple) et en Israël. Les instruments de base sont le violon, l’alto, la clarinette, le cymbalum, le tambour, facilement transportables, auxquels on a rajouté l’accordéon, la trompette, le violoncelle et la contrebasse.

citoyenneté : contrairement aux pays d’Europe de l’Ouest où tous les citoyens possèdent la même nationalité, en Russie on distingue citoyenneté et nationalité qui est l’appartenance ethnique. En 2002 on recense 160 nationalités (dont juive) qui en revanche ne sont plus inscrites sur le passeport depuis 1991.

CONSEILS

Babel : Contes d’Odessa (Babel Actes Sud) , la Cavalerie rouge (Babel Actes Sud)

James Gray : Little Odessa en DVD et bientôt The Armaguedon time en compétition à Cannes 2022.

Musique Klezmer : groupes Krakauer (USA) et Joseph, Joseph (France)

Les Cent Noirs : mouvement et milice antisémite russe, apparu en 1905, qui fédère plusieurs groupes nationalistes et monarchistes. Ils aident la police du Tsar à éliminer les Juifs et les opposants.

Voir les remarques de Charles King, universitaire américain, sur le site Slate.fr, sur les relations entre le pogrom de 1905 et la montée du sionisme militant et offensif de Jabotinsky.

 

 

 

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Une réponse à Les Juifs d’Odessa « étoile de l’exil » (selon Isaac Babel*) jusqu’en 1939.

  1. nacher charlotte dit :

    Merci beaucoup Reine de nous éclairer sur l’histoire d’Odessa, une si belle ville avec la valeur ajoutée de la diversité. Quelle tristesse et tragédie cette invasion barbare, meurtrière et le saccage d’une ville historique et culturelle .

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