Les organisations de bienfaisance israélites face à l’immigration juive en France (1880-1930)

grande synagogue de la rue de la Victoire à Paris, inaugurée en 1874

Vers la milieu du XIXe siècle, la situation des Juifs en France s’est stabilisée. La Révolution a fait d’eux des citoyens et Napoléon a créé des instances capables de les représenter et de réguler leur rapport à l’État. Une petite élite, appuyée sur des valeurs d’étude et de travail, a même pu s’enrichir, cultiver des valeurs aristocratiques en vogue et s’intégrer à la bourgeoisie française. D’autres, artisans, boutiquiers, négociants, sans être riches, ont pu développer leurs activités et vivre de leur métier. La plupart des Juifs cependant, comme une grande part de la population, reste très misérable (1). Des formes d’aide sont organisées, conformément à la tradition juive, animées souvent par des femmes. Ces initiatives privées « israélites » (terme en vogue à l’époque pour contourner la connotation négative alors attachée au mot « juif ») s’inscrivent dans les pratiques de la bourgeoisie française et dans une politique nationale de charité associant la compassion, la valorisation personnelle et la volonté de réduire les tensions sociales. Continuer la lecture

Publié dans antisémitisme-racismes, culture | Un commentaire

Sionisme et antisionisme : de quoi parle-t-on?

Que de mots se déversent depuis quelque temps autour du sionisme et de son contraire l’antisionisme. Que d’invectives et ce sentiment que derrière ces mots chacun met ce qui l’arrange ou ce qu’il croit savoir.

Avec récemment ces propos controversés d’Emmanuel Macron, lors de la cérémonie du Vel d’Hiv en 2017, et réitérés lors du diner 2018 du CRIF, assimilant antisionisme et antisémitisme : « l’antisionisme est la forme réinventée de l’antisémitisme ».

Mais finalement de quoi parle-t-on ? Je ne le savais pas clairement moi-même et ai donc entrepris d’en savoir plus.

Theodor Herzl

Le sionisme en tant que mouvement politique (1) est né à la fin du 19ème siècle, sous l’impulsion de Theodor Herzl (2) dans une Europe de nations en construction. Les pogroms à l’Est du continent et l’affaire Dreyfus dans sa pointe ouest y ont largement contribué. Il s’agissait de donner aux Juifs du monde entier un territoire national, un « Etat des Juifs », comme l’indique le titre du livre de Th. Herzl, publié en 1896. Le premier congrès sioniste eut lieu en 1897 à Bâle. S’il y eut des projets autres qu’une implantation en Palestine ottomane jusqu’en 1917 puis sous mandat britannique, tous avortèrent.
La déclaration Balfour, datant de 1917, et reprise dans le mandat donné par la Société des Nations  au Royaume uni en 1922 entérina le choix de la Palestine (3). L’installation de Juifs en Palestine, qui avait commencé à petits pas depuis le milieu du 19ème siècle, s’intensifia, par rachat de terres aux Palestiniens et implantations urbaines. En 1935, on estime la population juive à 350 000 personnes (4).

Continuer la lecture

Publié dans Non classé | Laisser un commentaire

L’internement des nomades en France entre 1939 et 1946

On a pu découvrir au Mémorial de la Shoah une exposition particulièrement instructive sur l’internement des « nomades » en France pendant la dernière guerre, traitement mis en perspective des politiques discriminantes menées à l’égard des « Romanichels » en France ou des « Zigeuner » (Tsiganes)  en Allemagne dès le 19ème siècle.

En France les travailleurs itinérants, régionaux ou transfrontaliers, faisaient autrefois partie de la vie des campagnes et étaient plutôt bien accueillis dans les villages et par le monde paysan. Ils se déplaçaient en famille, saisonniers, colporteurs, rempailleurs, rémouleurs ou forains, appréciés pour leur travail, les marchandises ou les distractions proposées. Mais l’essor industriel, l’urbanisation croissante, et les mutations sociales changent l’image de ces « Bohémiens » :  bientôt stigmatisés comme vagabonds, voleurs de poules, porteurs de maladies, asociaux, ils deviennent la cible de discours xénophobes et de plus en plus privés de lieux de stationnement.

Les pouvoirs publics cherchent aussi à contrôler cette population insaisissable. En mars 1895, le gouvernement organise un recensement qui décompte « 25 000 nomades en bandes voyageant en roulottes ».
Continuer la lecture

Publié dans antisémitisme-racismes | 3 commentaires

Hommage à l’écrivain Aharon Appelfeld

La littérature israélienne a perdu en un an deux de ses grands écrivains, Aharon Appelfeld en janvier et Amos Oz en décembre 2018 (article Judas) . Je parlerai aujourd’hui du premier dont j’ai lu plusieurs livres et qui me touche particulièrement. Cet écrivain très prolifique – il a publié plus de 40 livres, romans, nouvelles ou poèmes, traduits en 35 langues- se revendiquait, non comme écrivain israélien mais comme « un écrivain juif en Israël ». Après Primo Levi ou Elie Wiesel, il était l’un des derniers survivants à transmettre l’expérience incommunicable de la Shoah. Mais il refusait d’être considéré comme un écrivain de la Shoah, craignant que la « catastrophe » comme il la nommait, ne devienne en littérature un objet historique ou sociologique. Très méfiant envers les discours « gelés », réticent à s’exprimer publiquement sur le conflit israélo-palestinien (à l’inverse d’Amos Oz ou de David Grossman), tout en approuvant, en homme de sensibilité travailliste, la solution à deux Etats, il prônait une littérature  » de l’exil » apte à transmettre une expérience SINGULIERE, la seule capable de donner une voix aux disparus. Continuer la lecture

Publié dans antisémitisme-racismes, culture | Marqué avec , , | 2 commentaires

Archéologie à Jérusalem : enjeux

Le revue Les cahiers de l’Orient  fondée par le journaliste et politologue Antoine Sfeir, a publié au printemps 2018, en contribution aux débats suscités par les déclarations de Donald Trump (1), un numéro passionnant intitulé « Jérusalem, du passé au présent ».

Jérusalem étant depuis toujours au cœur des investissements symboliques religieux, des conflits et des guerres menées pour sa possession, la conservation de la diversité de son patrimoine culturel et la recherche archéologique échappent difficilement à l’instrumentalisation politique des maitres de la ville. Au fil des siècles, chaque nouveau pouvoir en place, – Romains, Byzantins, Musulmans Omeyyades,Abbassides ou Ayyoubides, croisés, Mamelouks, Ottomans, Britanniques… – a voulu marquer ses prérogatives et privilégier ses propres croyances.

Le pouvoir israélien fait de même ; malgré les aspirations à l’objectivité scientifique des chercheurs, il n’hésite pas à détruire des quartiers entiers de la ville pour retrouver ou mettre en valeur des traces historiques de la présence juive. Indépendamment de leur intérêt scientifique, les découvertes servent aussi à légitimer l’appropriation géo-politique de la cité.

Continuer la lecture
Publié dans Israël-Palestine | Laisser un commentaire

La montée de l’antisémitisme en Europe corrélative à la fragilisation des démocraties

Affiche de la campagne anti-Soros en Hongrie.   en 2017

Traduction du texte :
En haut à droite à côté du drapeau hongrois
« 99% des Hongrois sont contre les migrants »
Plus bas :
« Ne laissons pas Soros rire le dernier »

A l’heure où l’éclosion de mouvements dits « populistes » dans de très nombreux pays met en place des gouvernements de droite dure comme aux Etats-Unis, en Pologne ou en Hongrie, voire d’extrême droite comme au Brésil, en Autriche ou en Italie (en alliance avec les populistes de gauche), on peut raisonnablement se poser la question du devenir de la démocratie dans de nombreux pays occidentaux. Et je ne parlerai pas dans cet article  des dictatures des pays dits émergents…ou émergés.
Qu’entend-on, très succinctement, par démocratie libérale avancée « à l’occidentale »?
-régime parlementaire avec élections libres et régulières
-liberté d’opinion, de presse, de culte, de circulation pour les citoyens non étrangers
-séparation stricte des pouvoirs
-soumission des citoyens à la loi commune dont la constitutionnalité est contrôlée par la Justice
-subordination de l’armée au pouvoir politique
-culture de la tolérance contre la violence
-protection des minorités contre ce que Tocqueville qualifiait de « tyrannie de la majorité ».

Dans les moments de graves situations conflictuelles, induites en partie par une logique de profit mondialisé, comme actuellement (mondialisation qui entraîne  crises des valeurs, sociale, économique, crise liée aux migrations, crise religieuse, crise du climat etc.), les démocraties se fragilisent, les corps intermédiaires (partis politiques, syndicats, élus…) sont effacés par des révoltes des « peuples » inquiets et en colère. En-dehors de l’actualité française des « gilets jaunes », on constate ce phénomène en Pologne, en Hongrie, en Allemagne, en Autriche…avec des défilés, pour certains, agressifs et même des actes violents par exemple contre des migrants comme cet été à Chemnitz (Allemagne) ou en Italie. Ces manifestations reflètent des demandes de justice sociale, mais aussi parfois de pureté ethnique et chrétienne, de souverainisme nationaliste. Les réseaux sociaux permettent de préparer ces actions, de les amplifier, au risque de discours de haine et de théories complotistes.

A quoi ressemblent ces démocraties auto-proclamées, dans un bel euphémisme, « illibérales »? Continuer la lecture

Publié dans antisémitisme-racismes | Marqué avec , | 2 commentaires

Regard (d’une descendante) sur le judaïsme lorrain

Regard (d’une descendante) sur le judaïsme lorrain

J’avais donc prévu après le judaïsme alsacien de parler du judaïsme lorrain (1). Les deux ont bien des points communs : une langue de la famille du yiddish, le judéo-lorrain ici, des coutumes, les mêmes métiers, des communautés très interpénétrées, se déplaçant de l’une des régions à l’autre, mais cependant chacun évolue dans un contexte historique différent.

A la jointure entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique, la Lorraine est partagée entre une partie francophone et une partie germanophone au Nord Est. Elle est constituée, du moyen-âge jusqu’au rattachement progressif à la France explicitée ci-dessous, de principautés ecclésiastiques (les trois principautés de Metz, Toul et Verdun) et de principautés laïques, le duché de Lorraine et le comté de Bar, tous rattachés au Saint-Empire.
Du Xème au XIIème siècle, la présence juive se situe dans les villes épiscopales, principalement Metz, avec une école juive renommée. Au XIIIème siècle, chassés de ces villes, les Juifs se réfugient dans les différentes principautés de la région : terres de l’évêché de Metz, duché de Lorraine, comté de Bar (Bar le Duc). Là, ils sont soumis au bon vouloir des seigneurs locaux, un temps les autorisant à s’installer contre paiement de taxes, un temps les renvoyant… Ils sont toujours en situation précaire quand ils ne subissent pas de massacres comme au moment des croisades.
Expulsés du royaume de France à la fin du XIVème siècle, des Juifs trouvent refuge en Lorraine mais, semble-t-il, en assez petit nombre, avant d’en être à leur tour chassés en 1477. Jusqu’en 1650, il n’y a plus de véritable communauté juive en Lorraine.

De la deuxième moitié du XVIème au début du XVIIIème siècle, on assiste à la renaissance d’un judaïsme lorrain qui va de pair avec la conquête progressive de la région par la France et sa militarisation. La ville de Metz connaît en particulier une forte expansion de sa communauté juive, notamment avec la venue de Juifs venant d’Allemagne (2). Un de mes ancêtres, Oury David Cahen, y est arrivé à la fin du XVIème venant d’Oettingen en Bavière.

(1) D’une manière forcément schématique et réductrice vu le format d’un article de blog et la grande variabilité du sort des Juifs en Lorraine au fil de l’histoire.
(2) Voir les mémoires très intéressantes de Glückel Hameln, venue de Hambourg à Metz en 1700. Elle y meurt en 1724. Ces mémoires montrent en particulier les liens commerciaux forts entre Metz, Prague, Vienne, Hambourg… Glückel HAMELN, Mémoires. Introduction et traduction par Léon Poliakov, Paris, Les Éditions de Minuit.

Continuer la lecture

Publié dans culture | Marqué avec , | Un commentaire

Bref aperçu de la longue histoire des Juifs en Roumanie

La belle synagogue romaniote de Constanza, qui n’avait plus de fidèles, endommagée par un séisme en 1977, a été détruite en 1985.

La Roumanie s’est construite comme Etat-Nation depuis seulement le milieu du XIX e siècle (1), sur des bases identitaires chrétiennes et roumanophones qui ont toujours menacé d’être exclusives.
Il est commode, pour renforcer l’unité nationale, pour lutter contre des agresseurs ou miner les aspirations démocratiques, de désigner comme étrangers tous ceux qui ne relèvent pas de ces identités. Ainsi, dans un ouvrage publié en français à Bucarest en 1903, La Roumanie et les Juifs, (2) un certain Verax (pseudonyme du politicien antisémite Radu Rosetti), s’acharne en 380 pages multipliant les tableaux statistiques, à contester le droit des Juifs de ce pays à se prétendre Roumains. En conclusion, p. 370 : « Les Juifs doivent se résigner à l’idée qu’ils sont et demeurent des étrangers en Roumanie où ils sont venus sans être appelés et contre la volonté des Roumains »

Pourtant, comme dans tout l’espace de l’ancien empire gréco-romain, la présence juive, dans les régions de la Roumanie actuelle, remonte à l’antiquité et a perduré de manière continue jusqu’à l’époque moderne.  Continuer la lecture

Publié dans antisémitisme-racismes | Marqué avec | 2 commentaires

Regard sur le judaïsme alsacien

Partie à la recherche de mes ancêtres, tous Juifs et pour la plupart d’origine d’Alsace/Lorraine, je me suis aperçue que bien peu de gens connaissent cette histoire des communautés juives en Alsace ou Lorraine. Je m’attacherai dans ce premier article à l’Alsace.

musée judéo-alsacien de Bouxwiller dans l’ancienne synagogue

L’Alsace est une région liée du 10ème siècle à 1648 au Saint Empire Romain Germanique. A la fin de la guerre de 30 ans, en 1648, elle passe progressivement sous domination française. Strasbourg n’y sera rattachée qu’en 1697. Seule la région de Mulhouse, au sud de l’Alsace fait exception : Elle avait acquis un statut de république autonome qui fut rattachée en 1798 à la France républicaine.
L’Alsace a été une région majoritairement catholique mais avec une forte composante protestante. Les Juifs n’y ont jamais représenté plus de quelques pour cent mais, au regard de l’ensemble des Juifs sur le périmètre de la France actuelle, ils en étaient une composante importante. L’Alsace vit encore maintenant, comme le territoire de l’ancienne Lorraine occupée, dans un régime concordataire, sans séparation de l’Eglise et l’Etat.

Les Juifs mentionnés au moyen-âge dans de nombreuses villes d’Alsace furent, en 1349, massacrés pour une grande part et chassés de ces villes sous prétexte qu’ils auraient empoisonné – ou fait empoisonner – les puits, provoquant la Peste noire. Le judaïsme alsacien devint dès lors un judaïsme rural.

rabbin distrait par une hirondelle…

Exclus des corporations donc de l’artisanat, interdits de cultiver la terre jusqu’à la Révolution, les Juifs sont : bouchers, boulangers, colporteurs, marchands de bétail et de chevaux, marchands de tissus, prêteurs… ou rabbins. Ils peuvent d’ailleurs exercer l’un ou l’autre de ces métiers ou fonctions en parallèle ou successivement. Ils sont assujettis à de nombreuses taxes dépendant  du  territoire dans lequel ils résident et peuvent en être chassés à tout moment selon le bon vouloir du seigneur local. L’entrée dans les villes donne lieu à péage corporel.

 

Continuer la lecture

Publié dans culture | Marqué avec , | Laisser un commentaire

FOXTROT : film de Samuel Maoz, 2017 (encore en salles)

Lion d’argent à la Mostra de Venise en 2017
Récompensé par 8 ophirs (=césars) en Israël.  

Dafna et Michael Feldman, « bobos » cinquantenaires vivant dans un appartement design, froid et très chic de Tel-Aviv, apprennent la mort, au cours de son service militaire, de leur fils Yonatan (19 ans), par des soldats qui font, au vrai sens du terme, « irruption » chez eux. Evanouissement de la mère aussitôt mise sous calmants et reléguée dans sa chambre. Rage du père qui s’en prend à son chien et aux soldats parce qu’ils refusent de lui laisser voir le corps de son fils et donnent des ordres absurdes comme boire un verre d’eau toutes les heures. Un coup de théâtre clôt cette première partie : les soldats reviennent pour annoncer que finalement Yonatan est en vie.
Une seconde partie nous entraîne dans le désert. Quatre soldats dont Yonatan gardent un check-point isolé et vétuste que traverseront de jour un chameau errant et de nuit trois voitures. Les soldats qui semblent abandonnés à leur sort mangent et dorment dans une cabane qui penche et s’enfonce progressivement dans la boue. Ils trompent leur ennui, l’un en écoutant de la musique ou des extraits de films grâce à une radio militaire reconvertie, un autre en dansant,  Yonatan en dessinant dans un carnet. Les passagers des trois voitures sont vraiment contrôlés (à l’aide d’un ordinateur) : on assiste à une progression dans les intimidations. Les premiers passent la barrière sans problèmes, les seconds sont humiliés sous la pluie, les derniers seront victimes d’une bavure perpétrée par Yonatan.
La dernière partie nous replonge dans l’appartement du début, quelques mois après. Dafna termine un gâteau d’anniversaire pour son fils réellement mort cette fois, et s’entretient dans la cuisine avec Michael, dont elle s’est séparée, au milieu des larmes puis des rires, sous l’oeil perspicace de leur fille. L’épilogue, en forme de second coup de théâtre, montre les circonstances de la mort de Yonatan. Continuer la lecture

Publié dans Israël-Palestine | Marqué avec , , | Laisser un commentaire