Etty Hillesum (1914-1943) : Une Vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork (éditions Le Seuil , 1985, 1988, 2020)

Etty Hillesum en 1939

Etty (diminutif d’Esther) Hillesum est née aux Pays-Bas en 1914 dans une famille juive libérale (même si son grand-père paternel était Grand Rabbin des Provinces du nord) qui appartient à la bourgeoisie intellectuelle. Son père Levie (Louis ) est professeur de lettres et proviseur d’un lycée à Deventer, à 100 km à l’ouest d’Amsterdam. Sa mère, Rebecca Bernstein a fui les pogroms russes pour les Pays-Bas en 1907. Ses parents se marient en 1914. Etty a

La famille Hillesum en 1931

deux frères plus jeunes, Jaap (Jacob) né en 1916, qui deviendra médecin, et Mischa (Michael) en 1920, un pianiste prodige atteint de schizophrénie. Dans sa jeunesse Etty apprend en plus du droit les langues slaves et l’hébreu. Elle a aussi bien à Deventer qu’à Amsterdam où elle vient faire son droit en 1935, de nombreux amis juifs ou non, progressistes, certains militants antifascistes, certains sionistes. certains les deux.En 1939 elle s’installe comme locataire chez Han Wegerif un comptable veuf qui devient son amant, chez qui elle écrit son Journal, et qui sera le destinataire de nombreuses lettres. Pour vivre elle donne des leçons de russe.
En 1941 elle rencontre Julius Spier (1887-1942) un réfugié allemand, ancien homme d’affaires devenu « chirologue* » après une analyse avec Carl Jung : il psychanalyse ses patients en étudiant leurs mains et en pratiquant avec eux des sports de combat. Etty entreprend un travail avec lui qui apaise ses angoisses. Spier meurt de maladie à l’hôpital en septembre 1942.
Le 15 juillet, Etty finit par accepter malgré sa réticence un poste « aux affaires culturelles » du Conseil juif* en espérant aider ses amis, sa famille et plus largement tous les Juifs. Le 30 juillet elle décide d’aller volontairement dans le camp de Westerbork*, d’où elle envoie de nombreuses lettres. Elle aurait pu être cachée par des amis mais elle a rejoint le camp pour être auprès de ses parents et de son frère Mischa. Les lois ayant changé, elle  perd ses privilèges et y est définitivement assignée en juin 1943.  Ils sont tous les quatre déportés vers Auschwitz le 7 septembre 1943. Ses parents meurent pendant le transport et Etty à Auschwitz en novembre 1943, Mischa en mars 1944. Son frère Jaap, est transféré après leur départ à Westerbork puis à Bergen-Belsen. Il meurt du typhus dans le train qui l’évacue en avril 1945.

L’invasion des Pays-Bas par les nazis en mai 1940 menace rapidement la communauté juive. Un commissaire du Reich, Arthur Seyss-Inquart, est nommé pour mettre en place l’exclusion, l’incarcération, puis l’extermination des 160 000 Juifs hollandais. Un Conseil juif *est nommé pour appliquer les décrets antisémites et organiser la vie des deux camps mis en place : Westerbork au Nord-est et Vught au Centre-Sud. Ces camps de travail forcé deviennent à l’été 1942 des camps de transit vers Sobibor puis Auschwitz et Bergen-Belsen. Jusqu’en septembre 1944, les Allemands très aidés par les collaborateurs hollandais déportent 107 000 Juifs (dont 5200 survivront). On sait par ailleurs que 30 000 personnes sont cachées par des Résistants, dont 20 000 survivants. Entre 77 et 80% des Juifs des Pays-Bas furent décimés, le pays le plus meurtrier d’Europe de l’ouest.

Le Journal, mars 1941-octobre 1042

A l’instigation de Spier, Etty commence un journal intime, 11 cahiers (on en retrouvera 10) confiés à une amie Maria Tuinzing (Mariette) qui selon le désir d’Etty les confie à deux amis, Klaas Smelik  (un militant antifasciste) et sa fille Johanna (dite Jopie) qui les tape à la machine. Les écrits sont refusés par les éditeurs en 1950. C ‘est le fils de Klaas né en 1950 qui réussit à en faire publier des extraits en 1981. Immense succès en Hollande. En France Philippe Noble publie le Journal entier en 1985, puis les Lettres en 1988 et réunit le tout en 2008.

Ce Journal est une méditation personnelle et intime qui n’occulte rien des atermoiements d’une jeune femme de 27 ans fragile, très angoissée, souvent malade, avec de fortes migraines, des nausées, de l’eczéma. Elle décrit très précisément ses états versatiles, ses engouements (pour Spier principalement), ses insatisfactions, y compris sexuelles. On découvre une jeune femme de 1941 très moderne, libre (elle a deux amours et en a connu d’autres avant), qui refuse mariage et maternité au prix de vibrantes interrogations. « Nous autres femmes nous voulons nous éterniser en l’ homme. C’est une fiction ». (11 septembre 1941).  Ou encore : « L’amour pour un seul homme me paraît puéril…J’ai un fort appétit sexuel » (6 octobre 1941). Ou encore : « L’instinct maternel, je crois, me fait entièrement défaut » (décembre 1941).

Son Journal est plein d’annotations sur la vie quotidienne, légère et agréable au début puis de plus en plus surveillée et inquiétante. Elle mentionne avec beaucoup d’humour les gens qui l’entourent dans la maison de Han  (Hans, Maria) ou les amis qu’elle côtoie chez Spier (Liesl, Tide). Elle évoque aussi non sans ironie les amis d’enfance qu’elle retrouve au Conseil Juif* (Max). Sa famille est présente aussi en pointillés. Elle rend compte des mauvaises relations qu’elle a eues avec sa mère, de l’humour de son père, des crises de Mischa dont parfois elle s’occupe. Sa lucidité sur les événements en cours est stupéfiante, ce qui fait de ce Journal un témoignage précieux. Elle rend compte des convocations à la Gestapo (février 1942), d’un début de ghettoïsation des juifs d’Amsterdam (9 juin 42).  La lettre du 29 juin 1942 évoque sans ambages « la déportation de tous les Juifs hollandais vers la Pologne… La radio anglaise a révélé …que 700 000 Juifs ont été tués en Allemagne et dans les territoires occupés ». Et cette phrase incroyable : « en Pologne le massacre bat son plein ». (1er juillet 1942).

Par ailleurs elle bataille contre elle-même pour ne pas se laisser aller à la passion qu’elle

Séance de chirologie
A droite J Spier et Etty à sa droite

éprouve pour Spier. Elle se méfie de lui, de son charisme, de son « harem » de femmes. « Cet homme est dangereux » (mars 1941). « Cette fichue sensualité dont nous sommes bourrés tous les deux, vient s’en mêler » (8 mai 41). Il semble que cet attrait réciproque ait été sublimé par les méthodes thérapeutiques de Spier qui lui propose des combats de corps à corps très physiques. Plus tard un glissement s’opère de Spier au Dieu charnel qu’elle sent intimement en elle.

Peu à peu ce désir pour un homme se transforme en amour  altruiste pour l’humanité. Son cheminement lent et irréversible s’écrit en direct  : c’est « la vie bouleversée ». Ce déplacement d’amour pour un homme à tous les humains s’opère au plus profond d’elle dès l’été 41 : « Un puits très profond est en moi. Et Dieu est dans ce puits ».(26 août 41). Nourrie des échanges avec Spier, lui-même mystique, et de ses très nombreuses lectures ( les deux Testaments de la Bible, Saint-Augustin, Jung, Tolstoï, Kierkegaard, Rilke…) elle expérimente un mysticisme très personnel, en s’adressant directement au Dieu qu’elle porte en elle par ses écrits et par des prières « sur un tapis de salle de bains ». « Je me recueille en moi-même. Et cette couche profonde, je l’appelle Dieu ». Plus les persécutions s’amplifient, plus sa foi se renforce et plus paradoxalement elle aime la vie : « Mon sentiment de la vie, aucune guerre n’y pourra rien changer »(30 mai 1942). « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration…Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens » (29 juin 1942). Progressivement elle accepte son destin lié à celui de son peuple, elle veut « porter avec les autres le poids d’un destin de masse » (10 juillet 1942). « On voudrait être un baume versé sur tant de plaies » (13 octobre 1942). Alors qu’elle pourrait se cacher et être sauvée, elle reste volontairement au camp de Westerbork avec sa famille et les autres Juifs. Une résignation bouleversante : « On veut notre extermination totale; cette certitude nouvelle, je l’accepte » (3 juillet 1942).

Camp de Westerbork
1940-1945

Que dire de l’expérience mystique d’Etty dans le contexte de la Shoah? Même si on fait d’elle « une sainte laïque » (selon la romancière Sylvie Germain), sa foi n’est pas exempte de références au Judaïsme (elle a appris l’hébreu et suivi les rites principaux avec sa famille) et au Christianisme (elle s’inspire de l’Evangile et de Saint-Augustin, précurseur du Jansénisme).
Du Judaïsme elle exprime fortement sa solidarité avec son peuple. Elle applique le précepte juif du « Tikkoun Olam », concept de réparation du monde. En prenant soin de Dieu, comme elle l’écrit, elle prend soin des autres. On retrouve aussi, mais sans a priori moral, la notion de « Teshouvah » : descendre en soi pour sublimer le mal et le transformer en bien. Dans une lettre du 24 août 1943, elle évoque le départ pour la déportation « d’un vieillard qui dit son Scheimes », Scheimes traduction yiddish de Schema. C’est une allusion à une prière fondamentale du judaïsme le Schéma israël (Ecoute, Israël).
Du Judaïsme, enfin, en traversant la tradition à sa manière, elle se fait témoin lucide d’un épisode de souffrances extrêmes et porte en elle la mémoire de l’exil à l’oeuvre dans les Psaumes. Comme l’écrit Catherine Chalier dans Le désir de conversion, le Judaïsme d’Etty Hillesum n’est d’aucune orthodoxie ou chapelle, il est « existentiel, spirituel, tragique ». Son Dieu, « inouï », silencieux et parfois fragile, Etty dit en prendre soin : « Que Dieu  se retire pour rendre l’homme plus responsable ».

Pendant longtemps elle a été récupérée par les cercles catholiques, associée aux mystiques contemporaines  Simone Weil* et Edith Stein* qui elles se sont déclarées chrétiennes, Edith Stein devenant  même religieuse. Dans le Journal d’Etty on trouve certes en filigrane des termes  ou des actes pouvant être reliés au Christianisme. Elle lit le Nouveau Testament et Saint-Augustin. Elle cite  Saint Paul qu’elle appelle avec humour « le Juif Paul ». Elle profère à de nombreuses reprises son amour du prochain, dénué de haine, même envers les Allemands. Et la pitié qu’elle éprouve pour les Juifs à la fin du Journal et dans ses Lettres, comme son abnégation et son dévouement au camp, rappellent la miséricorde du Christ. Dans sa dernière Lettre  du 7 septembre 1943 jetée du train, elle écrit à une amie : « J’ouvre la Bible…et trouve…Le Seigneur est ma chambre haute ». Et que dire de ce passage incroyable du 13 octobre 1942, le dernier de son Journal : « J’ai rompu mon corps comme le pain et l’ai partagé entre les hommes », évoquant le rite pascal de l’Eucharistie. Et il faut rappeler aussi le texte du 23 septembre 42, où elle relate la consternation de son ami Klaas, militant marxiste, devant sa métamorphose : « Ce serait un retour au christianisme! », dit-il. « Mais oui, le Christianisme, pourquoi pas? », répond-elle.

Cependant Etty Hillesum reste inclassable. Elle n’évoque jamais Jésus et ne s’est jamais convertie au Christianisme. Sa démarche est imprégnée de la tradition juive et de ses lectures chrétiennes mais sa mystique échappe à tout dogme et relève d’un cheminement empirique personnel accessible à tous. Elle éprouve son Dieu dans sa chair, et nous livre au fil des pages les doutes qui l’assaillent. Cette intériorité mystique lui permet à la fois de s’isoler pour fuir une réalité tragique et à la fois de se cramponner à cette réalité angoissante pour accompagner les autres et elle-même. « Les yeux dans le ciel, les pieds dans la boue du camp » elle veut être « le coeur pensant de la baraque ».

SOURCES

Etty Hillesum : Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork

Revue Tenoua : Comment a été lue Etty Hillesum?

Site cairn.info : article d’Odile Falque, Mystique du quotidien

 

NOTES

chirologie : établir une corrélation entre la forme et l’aspect de la main et des tendances psychiques. Psychologie ou charlatanisme?

camp de Westerbork : au nord-est des Pays Bas, il sert d’abord de camp de regroupement pour les réfugiés allemands et autrichiens après 1938 et pour les Juifs hollandais à partir de l’invasion nazie. 107 baraques, quelques maisons, des barbelés, des miradors. Le camp est surveillé par des SS et la police hollandaise. Une voie ferrée et une gare sont construites à l’été 42 qui permettront d’envoyer 93 convois (102 000 personnes) vers la Pologne. Le camp est libéré par les Canadiens en avril 1945 qui y trouveront 850 survivants.

Conseil juif : ou Judenrat. C’est une administration juive ordonnée par les Nazis dans les pays occupés qui est tenue de veiller à l’exécution des décrets allemands. Elle agit dans les villes, dans les camps de regroupement, dans les ghettos. Les membres des Conseils ont été eux-mêmes exterminés.

Simone Weil (1909-1943) : philosophe française née dans la bourgeoisie juive libérale

Simone Weil
1936

et intellectuelle. Très marquée par l’humanisme de son professeur Alain. Elle s’engage toute sa vie dans des combats sociaux et politiques en France, pendant la guerre d’Espagne aux côtés des Républicains puis dans la Résistance. Par ailleurs elle « s’établit » (comme diront plus tard les maoïstes) en travaillant dans des usines, en particulier chez Renault, ou comme fille de ferme pendant la guerre.  A partir de 1938 elle est touchée par la foi catholique.  Elle se sent chrétienne mais n’ira pas jusqu’à se convertir. Elle rejoint la Résistance à Londres en novembre 1942, mais meurt de tuberculose et d’épuisement en 1943.

 

Edith Stein (1891-1942) : philosophe et théologienne allemande juive devenue carmélite. Elle naît dans une famille très pieuse. Elle  passe par une phase d’athéisme, étudie la philosophie, est la première femme allemande à passer une thèse. Elle se rapproche des phénoménologues et en particulier devient l’assistante d’Husserl à Göttingen. Elle milite aussi en faveur de l’égalité des femmes et des hommes et pour le droit de vote des femmes. Attirée comme de nombreux amis juifs ou protestants par le catholicisme, elle se convertit en 1922, tout en

Edith Stein
1920

tenant à son appartenance au peuple juif. Elle enseigne et donne des conférences en Allemagne, en France. Après 1933, interdite d’enseignement en tant que femme et juive, elle entre au carmel, nourrie de son admiration pour Thérèse d’Avila. En raison des lois raciales, pour la protéger l’Eglise la transfère en 1938 dans un carmel hollandais. Mais l ‘Histoire la rattrape. Elle est arrêtée en août 1942 avec 1200 autres Juifs convertis et se retrouve à Westerbork . Dans une lettre Etty évoque « ces catholiques juifs ou ces Juifs catholiques » qui arrivent au camp. Edith Stein est déportée  et meurt à Auschwitz le 7 août 1942.

 

 

 

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