Les Juifs des USA et Israël

Nous avons vu dans les articles 4 et 5 sur les Juifs américains  que les relations entre la communauté juive américaine et l’état d’Israël ont été idylliques dans leur soutien au jeune Etat en 1948. Les Juifs américains estimaient depuis cette date qu’ils ne formaient qu’un seul peuple avec les Israéliens. Cette époque enchantée s’est peu à peu refermée pour aboutir aujourd’hui à des fractures de plus en plus franches.

Entre 1950 et 2000, la société juive est le symbole d’une « Jewish success story » comme en raffolent les Américains. Les descendants des immigrés du XIXè siècle ont pour la majorité progressé rapidement dans l’échelle sociale, investissant les  meilleures universités, les hôpitaux, la Justice, la Banque, les entreprises…. New York est gagnée par la culture juive ashkénaze qui se mêle à la culture américaine.
On constate que les Juifs votent massivement dans quelques métropoles, ce qui renforce l’influence de leur vote. Ils sont environ 6,5 millions, deux fois plus que les citoyens d’origine arabe, et se prononcent à 80% pour les Démocrates. Bien que souvent très aisés ils votent comme les pauvres et les minorités. Moins de 3% de la population exerce donc une grande influence sur les décisions du Congrès par l’entremise d’un lobby puissant, l’AIPAC*. Pour des raisons multiples, dont l’accord avec l’Arabie saoudite sur les gisements pétrolifères  du Moyen-Orient (pacte de Quincy *signé en 1945) et son influence politique au Proche-Orient face aux Russes, le pays soutient indéfectiblement les gouvernement israéliens travaillistes puis  du Likoud, y compris par l’armement. Le pays est vu comme la seule démocratie pluraliste de la région, « un diamant impénétrable et solitaire », comme l’écrit le philosophe et essayiste Jean-Claude Millner. A l’intérieur l’antisémitisme reste marginal et le fait d’une extrême droite très limitée. Parmi la multiplicité des religions le Judaïsme a sa place parmi les autres, au nom de la liberté. Les Américains vivent en communautés, parmi lesquelles les Juifs sont un groupe minoritaire religieux, ethnique, ou les deux, qui soutient très majoritairement Israël.

Depuis 2000 le tableau évolue. La démographie juive décroît à cause d’une faible fécondité et de l’augmentation des unions mixtes. La dispersion géographique entre la Floride, la côte ouest ou les grandes villes du Midwest affaiblit la puissance du vote juif. D’autres minorités comme les Asiatiques ou les Latinos grimpent  dans l’échelle sociale et exercent  à leur tour leur influence.

Depuis une dizaine d’années avec l’extrême droitisation du gouvernement israélien la situation amorce un changement plus profond. Chez les Démocrates, en 2014 Obama soutient officiellement Israël lors de la guerre à Gaza en juillet et août, mais appelle à un cessez-le-feu. Le secrétaire d’état Kerry, en avril 2014, prononce le terme de risque « d’apartheid » dans une réunion à huis clos à Washington. Alors que cette phrase fuite dans la presse, les critiques sont virulentes en Israël et parmi des responsables politiques des deux partis aux USA. On constate à ce moment-là une opposition entre les anciennes générations  juives souvent affiliées aux lobbies, qui soutiennent inconditionnellement le gouvernement de Netanyaou et les plus jeunes qui émettent des critiques ou manifestent , par exemple au sein  de JStreet* qui prône la solution à deux Etats ou d’un petit mouvement né en 2017,  If not now, when?* qui s’insurge contre la colonisation et les positions des lobbies. Les jeunes Juifs américains sont pris en étau entre leur identité juive sioniste et leur sensibilité démocrate favorable à un état palestinien.

L’élection de Trump en 2016 apporte de nouveaux éléments. En même temps qu’il émet parfois des discours suprémacistes racistes et antisémites (« atmosphère » qui amène à des attentats meurtriers comme celui de la synagogue de Pittsburgh en 2018), en même temps, soutenu par le puissant lobby sioniste chrétien*, il se fait le défenseur d’Israël, excluant les Palestiniens du jeu politique par plusieurs actions symboliques fortes :

Nouvelle ambassade américaine à Jérusalem

déplacement de l’ambassade américaine  de Tel-Aviv à Jérusalem en 2018,  reconnaissance de la loi de l’état-nation juif en 2018, reconnaissance de l’annexion du  Golan en 2019, proposition d’une solution intenable pour les Palestiniens en décembre 2019 (voir carte proposition de Trump).

Le pogrom du 7 octobre 2023 amorce de nouveaux tournants. Un antisionisme* virulent s’affiche dans les principales universités américaines (Columbia, Harvard,

Manifestation à Columbia le 12 octobre 2023

Princeton, Berkeley…), qui parfois recouvre des formes d’antisémitisme. Dans les discours militants comme dans celui de certains directeurs et professeurs qui les soutiennent, les Israéliens sont vus comme des blancs dominateurs et colonisateurs et ce d’autant plus que Trump, dès sa réélection en 2024, par ses actes ou ses discours, alimente une répression de ces mêmes universités et étudiants au nom de la lutte contre l’antisémitisme. Ce qui a pour effet d’augmenter les fractures. Des étudiants juifs se sentent désignés, voire exclus, quand débute la guerre à Gaza le 13 octobre 2023.

Dans cette période troublée qui suit le 7 octobre 2023, une union se fait  quelque temps à la fois dans la classe politique et à la fois dans  la communauté juive, pour soutenir les Israéliens, réclamer la libération des otages et condamner l’antisémitisme qui se déchaîne

Défilé du 14 novembre 2023 à Washington

sur les réseaux sociaux. 290 000 personnes défilent à Washington le 14 novembre à l’appel des Jewish federations of North America*. Passé ce consensus, la communauté se fragilise fortement :  les dirigeants âgés de la communauté et de l’Aipac, et les Juifs très religieux  (Haredi), attaquent le « wokisme » des universités et de l’aile gauche des Démocrates et prennent la défense du gouvernement israélien. Ils représentent 15% de l’ensemble. A l’inverse beaucoup, parmi les jeunes et dans le mouvement religieux réformiste, récusent la volonté hégémonique du gouvernement israélien de représenter seul le peuple juif et veulent revaloriser le Judaïsme diasporique de plus en plus décrié en Israël par les nationalistes juifs religieux, certains rabbins extrémistes. et les sionistes chrétiens évangélistes soutiens de Trump. On peut noter le rôle de Ron Dermer, un diplomate israélo-américain, ami de Netanyaou qui déclare : « Israël doit renoncer au soutien des électeurs juifs américains pour se reposer sur l’appui des Chrétiens évangélistes ». Entre 2023 et 2025 on assiste au paradoxe assez incroyable que 75% des Juifs  américains restent fidèles aux Démocrates quand 75% des Israéliens sont favorables à Trump. Une rupture se concrétise entre cette diaspora et l’état d’Israël, celui-ci préférant les sionistes chrétiens aux Juifs de la diaspora. (Comme Netanyaou avait préféré dans les années 2010 des gouvernements polonais et hongrois antisémites aux pays d’Europe de l’ouest, hostiles à sa politique, au mépris de l’histoire de la Shoah). Il est même question de limiter la loi du droit au retour des Juifs de la diaspora.

En 2026  au Congrès comme dans la population, la guerre à Gaza fracture la gauche tandis que la guerre en Iran divise les Républicains critiqués par la base Maga isolationniste qui réclame l’arrêt de toute guerre au nom du slogan « America first ». Nick Fuentes commentateur d’extrême droite y va de son influence antisémite tandis que même  le vice-président JD Vance  déclare  en décembre 2025:  » Israël est certes un allié important mais avoir des désaccords avec lui ne signifie pas être antisémite ».  Lors de l’assassinat de Charlie Kirk*, une rumeur court au sujet d’un prétendu rôle du Mossad. Le soutien inconditionnel des Républicains à Israël se fissure.
Les sondages auprès de la population sont parlants : en octobre 2025
68% des Juifs américains ont une opinion négative du gouvernement Netanyaou.
36%  seulement déclarent un lien fort à Israël, contre 64% des plus de 65 ans. Dans la population générale 32% approuvent la politique israélienne, 60%  la désapprouvent. En quelques années Israël est devenu pour beaucoup de progressistes juifs un symbole  repoussoir de « l’illibéralisme « et de l’ethnonationalisme, en aucun cas un Etat refuge. Les Juifs américains se sentent aujourd’hui particulièrement  abandonnés par les  deux grands partis politiques et par Israël, seuls contre l’antisémitisme dans leur pays. Une minorité se tourne vers des options plus radicales en  écrivant ou en s’abonnant par exemple au journal Jewish currents dirigé par Arielle Angel depuis 2018. Ouvertement antisioniste, le journal appelle les juifs américains à créer d’autres structures juives en-dehors des communautés traditionnelles. A travers des articles politiques mais aussi culturels, le journal veut renforcer la notion de Judaïsma diasporique avec le fameux adage yiddish bundiste « Doikayt «  (« Une vie juive ici, là où on réside »). Même si ce courant reste minoritaire, le nombre d’abonnements augmente  (300 000 depuis octobre 2023) et le site web est crédité de plus de deux millions et demi de vues par an.

Comme l’écrit  dans la revue K Sébastien Lévi, journaliste franco-américain, les Juifs américains sont actuellement pris en tenailles entre accusations de « génocidaires », un antisémitisme croissant et une défiance généralisée envers le gouvernement israélien, Et je rajoute la défiance du gouvernement israélien et d’une partie des Israéliens à l’encontre de la diaspora nord américaine, même si toutes les ambiguïtés de Trump ne vont pas jusqu’à retirer un appui militaire à son allié du Proche-Orient. Mais Républicains et Démocrates ne sont plus unanimement favorables  inconditionnellement à cet allié encombrant. Dans ce contexte l’influence juive  auprès du Congrès et dans l’opinion décroît. La guerre en Iran actuelle dont l’une des causes est de soutenir Israël, se révèle très impopulaire (40% des Américains y sont opposés). Des journalistes comme Peter Beinart, éditorialiste juif du New York Times, autrefois fervent sioniste prône aujourd’hui un antisionisme* décomplexé, une solution à un seul Etat et enjoint les synagogues à ne plus afficher leur soutien à Israël pour éviter d’être des cibles.  L’élection du maire musulman de New York Zohran Mamdani, qui a fait une campagne en tenant des propos anticolonisation et anti-gouvernement israéliens, a été un marqueur de divisions même si on note que de nombreux juifs new-yorkais ont voté pour son programme socialiste, retrouvant leurs convictions démocrates. C’est donc dans un climat anxiogène et déboussolant qu’évoluent actuellement les Juifs américains. Sur ce point comme dans d’autres domaines les repères sur lesquels s’est construite la nation américaine semblent s’ébranler. En 1790, George Washington avait écrit dans une lettre :  « Les Juifs ne seront pas seulement tolérés mais des citoyens totalement égaux de la nouvelle nation ». Nul doute que, même s’ils ne sont pas les premiers discriminés par leur origine aux USA, l’atmosphère qui les entoure n’est plus aussi sereine qu’avant octobre 2023, même si l’antisémitisme a toujours existé aux Etats-Unis, avec plus ou moins de force selon les périodes.

SOURCES

Dominique Schnapper : Juifs américains, une parenthèse enchantée qui se referme? (avril 2025) in revue Telos

Blog Yaani : article de Sylvain Cypel  Ces Juifs américains qui n’arrivent plus à soutenir Israël

Site Les Crises : le journal Jewish currents

Caïrn.info : pourquoi l’Amérique soutient Israël

Site Irenees.net : les relations entre Israël et les Etats-unis

Revue K : Sébastien Lévi Les Juifs américains pris en étau

Jean-Claude Millner Israël et USA, des réserves au différend

NOTES

AIPAC : American Israël public affairs committee. Puissant lobby juif américain, soutenu par plus de 5 millions de membres et s’appuyant sur plus de 70 organisations juives. Prend parti pour la droite israélienne et oeuvre au soutien politique d’Israël auprès du Congrès.

« Pacte du Quincy »: accord informel de février 1945 entre le président Roosevelt et le roi fondateur d’Arabie saoudite, au sujet des ressources pétrolifères et de l’indépendance des anciennes colonies et mandats du Proche Orient.

JStreet : groupe de pression juif américain né en 2008 qui promeut un règlement pacifique de la solution à deux Etats. Repris en Europe sous le nom de JCall.

If not now, when? : mouvement juif américain né en 2017 qui dénonce fortement la politique israélienne vis à vis des Palestiniens et la guerre actuelle à Gaza. Ses partisans manifestent aussi contre l’AIPAC.

Les sionistes chrétiens : appartiennent à un courant du Christianisme évangélique qui approuve la création de l’Etat d’Israêl en 1948 en accord avec des prophéties bibliques. Ils font une lecture littérale de la Bible dans une vision créationniste. Il faut hâter « la fin des temps »  pour que revienne Jésus sur sa terre en Messie de l’Apocalypse pour tous, y compris pour les Juifs qui devront se convertir. Il ne s’agit donc pas de philo-Judaïsme, même si les Juifs sont tenus pour des témoins privilégiés de l’Ancien Testament. Sur le plan politique, fervents soutiens de Trump, ils approuvent l’extension du Grand Israël par les colonies et sont indifférents aux Palestiniens « absents de la Bible ». Ils entretiennent des liens étroits avec les chefs des partis nationalistes religieux israéliens au pouvoir ou non, comme  Itamar Ben Gvir ou Avigdor Liberman. Leur influence  politique et leur aide financière est grandissante aux USA comme en Israël.

antisionisme : (voir article Maclarema) bien faire la différence pour ce même terme entre
1  vouloir la disparition de l’Etat d’israël
2  critiquer la politique de colonisation du gouvernement israélien

Noter cependant que des militants pro-Palestiniens jouent parfois sur les deux sens du terme, ce qui confine dans ce cas à de l’antisémitisme (le slogan « du Jourdain à la mer » signifiant que les Juifs israéliens  doivent disparaître). De nombreux cas ont été documentés lors des manifestations sur les campus des grandes universités.

Du côté juif, le journal Jewish currents  propose de se recentrer sur le Judaïsme diasporique et l’éditorialiste du New-York Times Peter Beinart prône un Israël soluble dans un seul état.

Jewish federations of North America : chapeautent 350 communautés juives des USA. Elles collectent des fonds pour soutenir l’éducation, le bien-être social des Juifs des Usa et du monde.

Charlie Kirk : militant politique très conservateur, soutien de Trump, assassiné en septembre 2025.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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