Partager la publication "Lettres de Westerbork d’Etty Hillesum (suite du journal) et Etty, l’adaptation cinématographique de Hagaï Levi (2026)"
Les Lettres : 23 novembre 1942-7 septembre 1943
Employée au Conseil juif d’Amsterdam Etty demande à travailler au camp de Westerbork le 30 juillet 1942, tout en ayant pendant un an le droit de revenir quand elle le souhaite à Amsterdam. En décembre 42 elle le quitte pour se soigner jusqu’en juin 43. Le 5 juillet son statut d’exception est annulé et elle y reste comme détenue jusqu’à sa déportation le 7 septembre 43. Deux lettres, de décembre 1942 et du 24 août 1943 sont publiées clandestinement par la Résistance. L’ensemble sera publié en 1982 aux Pays-Bas. Il y a huit destinataires déjà cités dans le Journal, Han, deux amies de La Haye, Maria Tuinzing, Klaas Smelik et sa fille Johanna, Christine Van Nooten et Henny Tideman (Tide). 24 lettres ont été retrouvées sur un ensemble bien plus vaste. Certaines sont longues, d’autres courtes. la plupart sont adressées à Han*, son fils Hans et ses amis de la maison.
Son rôle au camp : elle est une sorte d’assistante sociale qui vient en aide aux détenus, apportant des vivres que lui envoient ses amis, assurant un service de télégrammes avec l’extérieur, aidant des malades à l’hôpital, se démenant quand la tuberculose s’abat sur le camp. Quand ses parents arrivent avec la grande rafle du 20 juin 43, elle veille sur eux.
Sa sensibilité extrême au malheur de son peuple la pousse aussi à consoler, aider moralement des mères en détresse, des enfants orphelins, des vieillards faibles et malades. Elle est chargée également à l’été 42 de l’accueil des juifs raflés ou venant du camp de Vught. Mais surtout elle observe cette micro-société et consigne dans ses lettres des détails concrets sur la nourriture, les vêtements, les baraques, la boue, les poux, la faim, le travail
forcé et même sur des spectacles de cabaret en présence des autorités nazies et des gardiens néerlandais. etc. Elle décrit aussi les personnes avec leurs qualités et leurs travers, dans un style journalistique parfois humoristique, parfois tragique quand le nombre de convois s’amplifie. Elle distingue les différentes classes sociales, les bourgeois et le prolétariat qui, dit-elle, a été abandonné avant guerre par les politiques. Parfois sa pensée se révolte et émet des remarques cinglantes contre les nazis, les gardiens, néerlandais, la « mitraille de la bureaucratie » et la petite minorité de Juifs qui « collaborent à la déportation, acte irréparable que l’Histoire aura à juger » (lettre du 28 juillet 1942).
Ses lettres sont également traversées par un souffle poétique et mystique. Poétique quand elle évoque la nature autour du camp, le ciel, les fleurs, la lande. Mystique quand elle continue d’évoquer sa foi en « un Dieu miséricordieux » qui permet la vie au milieu de la mort (lettre du 29 juin 1943). Nous assistons à une véritable mise en pratique de sa foi et de son amour de la vie toujours aussi » pleine et intéressante ». Dans cette situation extrême, où « tout est bon et mauvais », l’homme est capable de développer des qualités humaines ultimes, y compris l’absence de haine envers les tortionnaires.
La dernière lettre du 7 septembre 1943 est une carte jetée du train dans lequel elle part vers Auschwitz. Elle y évoque cette phrase « Le Seigneur est ma chambre haute »* trouvée dans la Bible.
Je suis assise sur mon sac à dos dans un wagon bondé. Papa, maman et Mischa sont quelques wagons plus loin. Ce départ est tout de même venu à l’improviste. Ordre subit de La Haye, spécialement pour nous.* Nous avons quitté le camp en chantant, père et mère très calmes et courageux…Peut-être aussi ma dernière longue lettre? Un au revoir de nous quatre.
On remarque que le Journal et les Lettres forment un tout littéraire et vivant (jusqu’à la disparition) où Etty montre son attachement à l’écriture, au style. Les deux textes sont indissociables et complémentaires. Ils sont un témoignage exceptionnel dont on peut se demander pourquoi il a mis si longtemps à être réuni et publié quand le Journal d’Anne Franck a été publié dès 1947.
Etty, le film (en deux parties) au cinéma ou la série (en six épisodes) sur Arte.tv
Quelle gageure a tenue Hagaï Levi, le réalisateur israélien de Betipul (En Thérapie) et de Our Boys! Difficile de concrétiser une pensée subtile et parfois redondante, une abstraction en mouvement. D’autre part comment représenter « l’irreprésentable » de l’oppression nazie des années 41-43 et l’horreur du camp de transit de Westerbork, antichambre de l’extermination? Assumant clairement le point de vue de Claude Lanzmann dans Shoah et Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures selon lequel on ne peut « représenter » la shoah, Hagaï Levi transpose les années 40 dans une époque volontairement non réaliste, les années 70/80 pour les décors, les vêtements, les attitudes et le langage, une époque indécidable voulue moderniste et intemporelle. Le fascisme qui a été, est et sera. De même le camp de Westerbork n’est pas du tout représenté, la série s’arrêtant sur le voyage en train d’Etty pour s’y rendre. Les nazis et les collaborateurs sont en arrière-plan, très rarement au premier plan, on entend des hélicoptères qui survolent Amsterdam et des hauts-parleurs égrenant des ordres menaçants indistincts. Etty est jouée remarquablement par Julia Windischbauer, une actrice autrichienne qui a appris le néerlandais pour le rôle. On la voit toujours active parcourir la ville en vélo ou à pied, fumant, en ébullition presque constante
et atteinte par un éventail complet d’émotions. On suit ses rencontres avec Spier (joué par Sebastian Koch), avec ses parents, sa relation avec Han, avec ses amis proches, en particulier Liesl connue chez Spier et surtout Klaas Smelik auquel elle oppose très fermement son refus de se cacher lors des interviews qu’il fait avec elle pour la radio clandestine.
Hagaï Levi n’a pas cherché à faire une histoire d’Holocauste, mais à montrer une histoire d’amour-s (Han, Spier, sa famille, Dieu, le peuple juif) dans le cadre de la répression et de l’extermination des Juifs de Hollande. Comme il le dit lors de l’émission 28 minutes sur Arte, il a été sensible à la vérité de cette jeune femme qui, loin d’être une martyr, est allée volontairement dans ce camp pour les autres, mais en espérant survivre. Lui qui depuis le 7 octobre 2023 est passé de l’impuissance à la rage puis à la haine contre son gouvernement est en admiration pour cette femme qui est sans haine aucune. Son film est intelligent et magnifique.
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Pour conclure : bien qu’éloignée personnellement des pensées et univers mystiques, le Journal et les Lettres m’ont happée et bouleversée. On peut imaginer que les croyances d’Etty n’ont pas été induites seulement par Spier, mais aussi par ce contexte anxiogène de la Shoah. Car rien ne prédestinait cette femme élevée laïquement, nourrie de philosophes occidentaux et entourée de militants marxistes, à emprunter cette voie. Cette « conversion » d’Etty est assez singulière puisqu’à aucun moment elle n’a rejeté le Judaïsme ni n’a abandonné les siens. En n’allant pas jusqu’à la conversion réelle, elle se différencie d’autres convertis de la même période comme Edith Stein, Max jacob, Simone Weil, Jean-Marie Lustiger ou Bergson. Cependant les conversions du Judaïsme au Catholicisme ou au Protestantisme au XIXè et au XXè siècles en Europe restent rares, inférieures à 1%. Ce sont des conversions individuelles opérées pour lever des obstacles professionnels (comme celle du musicien Malher*) ou maritaux si on veut entrer dans certaines familles bourgeoises ou aristocrates par le mariage.
De sa participation au Conseil juif nous n’avons pas à juger depuis notre situation confortable. D’abord elle y consent après de multiples atermoiements. Ensuite cela lui permet pendant un an d’aider le plus possible les autres juifs. Il faut noter que les membres de tous les Conseils juifs créés par les Allemands dans les territoires occupés ont été eux-mêmes exterminés.
On peut enfin trouver étrange que cette jeune femme si vivante et consciente politiquement ne se soit pas révoltée contre le sort tragique qui lui était imposé, et que plutôt qu’entrer en Résistance auprès de ses amis elle se soit livrée pour ainsi dire aux bourreaux.
SOURCES
Etty Hillesum : Lettres de Westerbork (à la suite du Journal, Le Seuil)
Interview d’Hagaï Levi dans 28 minutes
NOTES
Han (le logeur et amant « officiel »d’Etty) ainsi que son fils Hans et d’autres membres de sa famille sont des résistants actifs, qui ont caché des Juifs.
« Le Seigneur est ma chambre haute » : la chambre haute est le lieu du dernier repas du Christ avec ses apôtres.
« Ordre subit de La Haye, spécialement pour nous » : les parents d’Etty et Mischa ont dû quitter leur maison de Deventer début 1943 pour être transférés dans une sorte de ghetto à Amsterdam dans le quartier du Transvaal. Ils sont emmenés à Westerbork le 20 juin 1943. Jusqu’à la fin de 1942 on les avait un peu oubliés grâce aux appuis de Mischa, brillant concertiste. Au camp, leur départ vers l’est est plusieurs fois reporté grâce au statut d’Etty. Mais la mère d’Etty adresse une supplique à un dignitaire nazi, le commandant SS Rauter, ce qui entraîne au contraire la fureur de ce dernier et leur déportation immédiate.



