Le dernier des Camondo : biographie de Pierre Assouline Gallimard, 1997

L’auteur parcourt l’histoire de la famille Camondo en cinq chapitres et un épilogue. En préambule nous avons accès à un arbre généalogique qui part du patriarche Abraham Salomon Camondo (1781-1873) et finit par la dernière génération, Fanny (1920-1943) et Bertrand (1923-1943).

Le premier chapitre commence par un historique détaillé de la Plaine Monceau, dans l’ouest parisien, qui sous l’influence du baron Haussmann et des frères Pereire devient le haut-lieu de la bourgeoisie parisienne. De nombreux hôtels particuliers sont construits dont l’Hôtel Violet rue de Monceau qui appartiendra à la famille Camondo et que Moïse fera détruire pour le reconstruire entièrement. Assouline conte sa visite par le menu de cette demeure devenue musée, emplie de collections du XVIIIè siècle, que Moïse (1860-1935) a fait bâtir en 1914 tel un « Petit Trianon ».

Dans le chapitre suivant, l’auteur trace à grands traits l’histoire de la dynastie en remontant à l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. La famille espagnole fuit à Venise d’où viendrait l’origine de son nom : Ca’Mondo, la Maison du monde. Après des détours par Vienne et Trieste où les Camondo font fortune dans le commerce, on trouve Abraham Salomon  (1781-1873) à Constantinople, très riche banquier ayant investi dans l’immobilier, « Juif de cour autrichien »* et conseiller des sultans. Amoureux des titres il est fait Comte de Camondo par la République de Venise. Opposé au Judaïsme orthodoxe il crée à Constantinople une annexe de l’Alliance israélite universelle* fondée en France en 1860. Après la mort de son fils unique  Raphaël en 1866, le patriarche décide de partir en France avec ses deux petits-fils, Abraham Behor et Nissim, en 1869

Abraham-Salomon de Camondo

Nissim de Camondo

Abraham Behor

Les chapitres suivants inscrivent l’ascension des banquiers Camondo dans l’histoire française de la IIIè République. Depuis la Révolution et Napoléon, les Juifs de France sont citoyens et leur culte est organisé par le Consistoire. Ashkénazes ou Sépharades, 20% d’entre eux vivent à Paris et ils représentent 2% des Parisiens. Une petite minorité d’ Israélites riches est très bien intégrée dans la bourgeoisie industrielle et financière. Au milieu des banquiers Rothschild, Pereire, Reinach et Hirsch, Abraham et Nissim prennent leur place, non seulement dans des banques comme Paribas, mais aussi au Consistoire, à l’Alliance israélite* et dans des synagogues comme celle de la rue Buffault. Ils restent fidèles à un Judaïsme éclairé et à certaines habitudes orientales comme le port du fez*. Mais en même temps qu’à cette formidable intégration, on assiste parallèlement à la montée d’un antisémitisme virulent : publication de La France juive par Drumont en 1886, édition de son journal La Libre Parole dans lequel il relate en 1893 le scandale de Panama en 1893 où certains banquiers juifs  (dont un baron Reinach) sont compromis; et surtout l’Affaire Dreyfus qui éclate en 1894. Théodore Herzl,  journaliste à la Neue Freie Presse* de Vienne, qui habite lui aussi rue de Monceau, ébranlé par l’Affaire, rencontre les banquiers Rothschild et Hirsch afin de financer son projet d’Etat juif en Palestine.

Après la mort de leurs parents respectifs en 1889, leurs deux fils,  les cousins Isaac et Moïse reprennent le flambeau avec des parcours cependant différents.

Isaac de Camondo

Isaac (1851-1911) est un personnage complexe qui s’ennuie aux affaires. Fidèle à ses ancêtres il remplit ses différentes missions, mais passe le reste de son temps à composer des opéras et à collectionner des oeuvres d’art anciennes et contemporaines qu’il offrira au Louvre, pour se faire accepter comme Français, semble-t-il. Il n’a ni épouse ni enfants légitimes.

Moïse de Camondo

Moïse (1860-1935) mène une vie personnelle différente. Il épouse  en 1891 Irène Cahen d’Anvers qui a 19 ans, fille de banquiers amis de Moïse. Ils ont deux enfants, Nissim né en 1892 et Béatrice née en 1894. Ils mènent une vie mondaine qui copie tous

Portrait d’Irène Cahen d’Anvers* (voir en note)
Renoir 1880

les attributs de la haute aristocratie française : hôtel particulier, équitation, chasses, acquisition de châteaux, yachts, appartenance à des clubs, cercles automobiles, collections d’oeuvres. Mais Irène s’ennuie auprès de son mari austère, trop sérieux. Elle divorce en 1902 et se convertit au catholicisme pour épouser un comte italien dont elle aura une fille. Elle est déshéritée et Moïse garde les enfants.
Dès lors il se consacre à  ses enfants, son travail, ses missions caritatives dans de nombreuses associations philanthropiques, et à la construction de son hôtel de la rue de Monceau en 1910, Il commence à collectionner des oeuvres et des meubles du XVIIIè siècle, symboles de l’aristocratie par laquelle il veut être reconnu. Héritier de son cousin Isaac, il poursuit son aide aux artistes, en faisant construire le Théâtre des Champs-Elysées. Il ne se remarie pas et ne cède pas à la « mode » de l’assimilationnisme* qui voit de nombreux juifs se convertir au catholicisme pour accéder au milieu aristocratique par des mariages. Pour Moïse, qui tient à la tradition de ses ancêtres, ces mariages mixtes sont des mésalliances qui signent la fin des solidarités entre Juifs.

Nissim et son père Moïse
1916

La vie de Moïse est assombrie par la mort de son fils Nissim lors de la Première guerre mondiale : soldat aviateur cité pour sa bravoure en 1914, il est abattu en 1917 par un avion ennemi. Son corps, d’abord enterré dans un cimetière allemand est rendu à son père en 1919 qui le fait inhumer dans le caveau familial du cimetière de Montmartre. Inconsolable, isolé par sa surdité, il quitte les affaires et se consacre à sa seule collection. Sa fille épouse

Béatrice de Camondo

en 1918 Léon Reinach, grande famille juive émancipée composée de ministres et d’intellectuels brillants. Son beau-père, Théodore Reinach, a écrit une grande Histoire des Juifs et son mari Léon, après de brillantes études, compose des oeuvres musicales. Le

Bertrand et Fanny Reinach

couple a deux enfants, Fanny née en 1920 et Bertrand, né en 1923. Moïse meurt en 1935. Béatrice a hérité d’argent, de chevaux (elle est passionnée d’équitation), de voitures, de titres, mais l’Hôtel est légué au musée des Arts décoratifs en l’état, avec sa collection, pour y faire un musée ouvert au public. Par ce legs Moïse, qui n’a plus de fils, immortalise le nom des Camondo. Quand les lois antisémites sont promulguées par le gouvernement de Vichy, Léon se réfugie en zone libre à Pau avec son fils, tandis que Béatrice et sa fille, qui se convertiront au catholicisme en 1942, restent à Neuilly sans se cacher, allant même jusqu’à s’exposer dans des concours hippiques. Inconscience? Arrogance de ceux qui par leur position et leur richesse croient ne rien risquer?

Béatrice et Fanny sont arrêtées en décembre 1942 chez elles, et Léon et Bertrand, trahis par un passeur, sont arrêtés en Ariège le même mois. Ils sont tous les quatre internés à Drancy avant d’être envoyés à Auschwitz : Léon et ses enfants par le convoi 62, le 20 novembre 1943,  Béatrice par le convoi 69. le 7 mars 1944. La dynastie Camondo a disparu définitivement. Seule survit Irène, qui héritière par ses enfants de toute la fortune, la dilapidera dans les casinos de la côte d’azur!
Le musée, fermé en 1940 par les Allemands, est restauré et rouvert en 1985.

La biographie est intéressante car l’auteur rend compte avec une extrême précision historique des différents contextes dans lesquels a vécu cette dynastie : expulsion d’Espagne, commerce  et anoblissement à Venise, Juifs de cour* à Vienne comme à Constantinople, situation des juifs turcs au XIXè siècle, inscription des Israélites français dans la France de la IIIè République. Les Camondo épousent la trajectoire des « Juifs errants » fortunés, commerçants et banquiers. Ce cosmopolitisme (souvent reproché aux Juifs) imprégné de tradition judaïque les caractérise bien.
La force du livre est aussi de montrer la solitude de l’homme au bout de la chaîne, Moïse, le dernier, abandonné par la femme qu’il aimait, inconsolé de la mort précoce de son fils Nissim (dont le prénom signifie en hébreu « miracles »), qui a consacré une grande partie de son énergie à se construire un palais « à la Française » pour se faire admettre dans la société aristocrate et bourgeoise de son temps. Il semble pressentir la fin d’un monde et de son monde, se repliant sur le passé. Pour cette raison l’oeuvre d’Assouline est imprégnée de mélancolie, celle-là même qui étreint l’auteur et tout visiteur du musée à la vue de ces salles et décorations si bien ordonnancées mais brutalement privées de vie. Sous la porte cochère de l’entrée, une plaque indique au sujet des deux dernières générations: « Morts pour la France ». Expression ironiquement tragique!

Vue du grand bureau
Photo de 1936

 

Je vous conseille la lecture du livre et la visite du musée, dans l’ordre qui vous plaira.

SOURCES

Le Dernier des Camondo, de Pierre Assouline, Gallimard 1997

Musée Camondo, 63 rue de Monceau Paris 8è

 

NOTES

Juif de cour : Hofjude, en allemand. A l’origine personnage juif qui, au XVIIè siècle, accède à de hautes charges administratives ou financières auprès des empereurs ou nobles allemands. Par extension tout homme juif qui contribue au plus haut niveau, dans les cours, au financement des rois  ou des puissants, quel que soit le pays. On l’emploie aujourd’hui de façon métaphorique péjorative.

Alliance israélite universelle : société juive culturelle fondée en France en 1860. Elle vise à aider les Juifs dans le monde, persécutés ou non et crée un réseau scolaire international en Europe de l’est, en Orient, en Afrique afin de promouvoir la modernisation des Juifs par la culture et la langue françaises.

Fez : couvre-chef masculin en forme de cône tronqué, à dessus plat, en feutre avec un gland. Il est porté au départ en Grèce et ensuite dans l’empire ottoman et en Afrique du nord.

Neue Freie Presse (1864-1938) : principal quotidien dans l’Empire austro-hongrois. De nombreuses plumes célèbres y participent, comme Stefan Zweig, Hugo von Hoffmanstahl et Herzl. Ses lecteurs appartiennent à la  bourgeoisie libérale.

Portrait d’Irène Cahen d’Anvers par Renoir (1880) : ce tableau a une histoire incroyable. Les parents d’Irène demandent à Renoir de peindre leurs trois filles, Elisabeth et Alice sur le même tableau et Irène sur un autre. Mécontents de ces tableaux qui ne leur plaisent pas, les parents sous-estiment leur valeur et paient Renoir avec retard. Puis ils relèguent les tableaux dans des communs. Pendant la guerre les Cahen sont spoliés et Goering récupère le tableau qu’il vend à un suisse allemand industriel qui aide les nazis, Bührle. En 1946 Irène récupère son tableau et comme elle ne l’aime pas non plus, elle le met en vente, et il est racheté légalement par le même Bührle. Il est exposé à Zürich à la fondation Bührle.

Rose et bleu
Alice et Elisabeth Cahen d’Anvers
Renoir 1876

 

Assimilationnisme : idéologie visant à effacer tout particularisme culturel, ethnique, religieux à des minorités et à leur imposer la culture dominante d’un pays.

 

 

 

 

 

 

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