Apocalypse nerds Comment les technofascistes ont pris le pouvoir*, c’est le titre d’un petit livre percutant où l’on découvre, sidéré, les idées, les projets, les modes de vie et d’action des multimilliardaires « seigneurs de la tech » entourant Donald Trump.
En écrivant ce livre, très sérieusement documenté, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, alertent sur leur prise de pouvoir insidieuse, sur la neutralisation de la démocratie gangrenée par des techno-fanatiques comme Elon Musk ou par des néo-réactioonnaires* comme PeterThiel*.
Les multimilliardaires de la Silicon Valley, soutiens de Trump, utilisent leur indécente fortune pour financer les initiatives qui leur plaisent, les plus réactionnaires, les plus folles ou dangereuses ; des cités-Etat autonomes sécessionnistes, des projets eugénistes et trans-humanistes, des rêves d’immortalité, portés par une puissance financière sans borne. Ils ne partagent pas tous les mêmes lubies, mais se rejoignent dans l’ambition de dominer l’ordre mondial et de déterminer le futur de l’humanité.
Mais comment ces jeunes gens si « cools» et inventifs des meilleures universités américaines, réputés voter démocrate durant plusieurs décennies, sont-ils devenus les destructeurs déterminés de la démocratie, comment ont-ils pu devenir les piliers de ce projet politique identifié dans ce livre comme un technofascisme et surtout comment comptent-ils mener à bien leurs projets ?
Les années 90, avec la fin de la guerre froide et l’essor d’internet s’inscrivaient dans l’imaginaire optimiste d’un monde ouvert, démocratique est prospère. Le parti démocrate, confiant dans la révolution technologique en cours, soutenait cette révolution et la tech soutenait les démocrates.
Mais alors, disent les auteurs, depuis un peu plus d’un demi-siècle, la Silicon Valley est le siège d’une religion technologique dans laquelle chacun joue à devenir Dieu, le ver est dans le fruit, la Silicon Valley n’est pas née d’un projet philanthropique.
Dès la fin du XIXe siècle, la région est choisie par de puissants investisseurs, comme Leland Stanford, magnat du pétrole, gouverneur de Californie et fondateur de l’université du même nom, pour que la science et la recherche soient entièrement au service de l’entreprenariat ; pour cela, avec la collaboration des figures intellectuelles darwinistes, eugénistes ou racistes placées à la tête des universités ou des laboratoires, il faut recruter et valoriser les génies, les plus forts, les intelligences supérieures.
Cette croyance en une hiérarchie naturelle des intelligences, doublée d’une morale entrepreneuriale viriliste, est encore aujourd’hui la norme de la culture start-up ; elle s’est transformée au fil du temps en une idéologie qui fait de la démocratie un frein à l’innovation, un obstacle à dépasser pour redessiner le monde. La représentation du management des entreprises de la tech* sur le mode cool horizontal est un mythe qui cache la rigueur de leur gestion, appuyée sur la proximité avec le complexe militaro-industriel.
Les auteurs analysent, au travers des textes produits par les idéologues du mouvement. leur stratégie de conquête du pouvoir en trois étapes, conquérir, fragmenter, franchir. Pour chaque étape, ils montrent que des intellectuels réactionnaires ont longuement préparé l’avènement de l’ère Trump.
Conquérir.
Peter Thiel , milliardaire fantasque, diplômé de philosophie de l’université de Stanford, cofondateur du système de paiement électronique Paypal, premier investisseur de Facebook, gérant de fonds spéculatifs, fervent catholique et affilié au mouvement de la Droite tech*, est .une figure emblématique de la conquête idéologique. C’est un théoricien libertarien*, figure importante du mouvement national-conservateur américain*, grand argentier du camp conservateur, pour qui la démocratie n’est pas compatible avec la liberté.
Quelques jours avant l’investiture de Donald Trump, il prédisait dans le Financial Times l’apokalypsis de l’ancien régime. Cette apocalypse n’est pas exactement pour ce nouveau prophète la fin du monde biblique, mais l’effondrement du système actuel, l’annonce d’une contre-révolution.
Devenu conseiller de Donald Trump, il s’est imposé, plus encore que Jeff Bezos ou Zuckerberg, comme le centre de gravité d’une nouvelle droite technologique.
Thiel n’est pas le seul à vouloir façonner l’opinion publique, La conquête s’appuie, comme le montre les auteurs, sur bien d’autres acteurs, et bien des procédés concourant à la fabrication d’une vision du monde remaniée. Pratique du désordre, compétition entre courants rivaux semant la confusion, création d’une novlangue en bannissant du vocabulaire des termes associés au progressisme (genre, victime, femmes, racisme, lgbt…).
La confusion est aussi entretenue par la grande variété des idéologues de la sphère trumpiste, crypto-libertariens, théoriciens du complot, eugénistes, prophètes de l’effondrement ou de l’I-A, virilistes, promoteurs de projets transhumanistes, accros de la conquête spatiale, élitistes cyniques, néoréactionnaires, sympathisants du fascisme ou du nazisme… Tous cependant partagent un point commun, la conviction que la démocratie est obsolète et la technologie plus fiable que les institutions humaines.
Mais comment se débarrasser de la démocratie, comment prendre le pouvoir ? Fallait-il prendre d’assaut le Capitole ? Les technofascistes, comme Curtis Yarvin*, préfèrent maintenant, le « soft power », le coup d’État graduel, en infiltrant les institutions, en les paralysant, en les décrédibilisant. C’est le programme du groupe de réflexion de la droite conservatrice Heritage Fondation, adopté par Trump et orchestré par la mission DOGE d’Elon Musk.
Mais la subversion des institutions états-uniennes ne suffit pas, pour balayer les contraintes au niveau mondial, il faut mener la bataille idéologique à l’échelle de la planète, créer une internationale réactionnaire, promouvoir les idées libertariennes, semer le désordre.
Les exemples de soutiens à l’extrême droite ne manquent pas, en Argentine, Allemagne, Salvador, Italie… ; Parmi les adeptes en France, on retrouve entre autres, sans surprise, le milliardaire catholique traditionaliste Pierre-Edouard Stérin, admirateur déclaré de Thiel, financier d’un projet Périclès dont l’objectif est de conquérir mille mairies aux prochaines élections municipales en 2026.
Plusieurs chapitres du livre s’inscrivent dans le thème Fragmenter. Il s’agit de créer des espaces « libérés », des cités nouvelles prévues sans aucune considération de l’histoire de la région et au mépris des populations, comme le consternant projet de Riviera à Gaza ; il faut construire des villes- entreprises indépendantes, échappant à l’l’Etat- hôte, pays de cocagne où la technologie régirait tous les aspects de la vie .
Comment étendre ces portions de terre libérées échappant aux lois et à à l’impôt ? Un texte publié en 2022 par un groupe d’ingénieurs, Network state, théorise l’organisation des espaces libérés en communautés virtuelles en réseau, capables de financer collectivement l’achat de territoires dans le monde entier, grignotant peu à peu le territoire dans une logique d’effritement, sans affrontement direct avec les institutions démocratiques. A terme la notion d’Etat-nation disparaîtra, remplacée par celle d’Etat-réseau. 
En attendant, les oligarques de la tech s’inscrivent dans des projets clairement séparatistes ; plateformes autonomes en pleine mer, acquisition d’iles ou de vastes territoires. Ainsi, achat au Honduras en 2013 de l’île de Roatan siège d’une ZEDE, (zone d’emploi et de développement économique), paradis fiscal entièrement autonome où est fondée la ville privée de Prospera ;: elle accueille des entrepreneurs du monde entier, entre hôtels de luxe, belles plages, bitcoin, absence de taxes et liberté totale d’expérimentation .
Les projets de fiefs libertariens, financés par le gratin des anarcho-capitalistes ne manquent pas : en Californie, sur des terres agricoles acquises par un ancien trader de Goldman Sachs, California Forever, une ville libre destinée au who’s who de la Silicon Valley. Au Texas, Elon Musk a construit autour de ses entreprises une cité privée, Starbase, zone franche entièrement autonome.
Un processus est en marche, celui de la sécession des élites.
Sous le titre un peu obscur Franchir, les auteurs passent en revue les thèmes de l’univers mental de la technosphère, aimantée par le dépassement des limites..
Des oligarques multi milliardaires comme Peter Thiel, Elon Musk, Curtis Yarvin et bien d’autres ne se contentent pas d’accumuler du capital, Lecteurs avides de science-fiction, ils déploient leurs fantasmes d’une humanité dépassée, le rêve transhumaniste* de faire advenir un futur post-humain grâce à l’association des sciences et des technologies.
Thèmes récurrents : l’interopérabilité entre l’humain et le numérique, et la conviction que le monde comporte les élites et les autres. Certains prophétisent que nous pourrions bientôt « télécharger l’âme humaine dans le cloud » et vivre ensuite une vie numérique. Sam Altman, fondateur d’OpenAI et de son robot chatGPT, est de ceux qui incitent à y réfléchir, il a lui-même réservé son ticket auprès de la société Nectome qui s’engage à assurer ce service lorsque la technologie sera mure ; la quête d’immortalité à l’horizon.
Créneau particulièrement porteur : repousser la mort, nouveau marché où se pressent, particulièrement en France, de nouvelles startups au carrefour de la médecine et des biotechnologies, proposant, à des tarifs réservés à l’élite, des assurances de longévité. Aux Etats-Unis, la longévité relève déjà de l’industrie. Peter Thiel, Jeff Bezos, Larry Page, Marck Zuckerberg, Sam Altman y ont tous investi des millions de dollars..
Les milliardaires de la tech s’inquiètent aussi, dans une société qu’ils voient bientôt submergée par des populations venues du Sud global, du déclin de la natalité menaçant la survie de leur espèce. Pas l’espèce humaine, celle de l’intelligence, celle de l’élite tech porteuse de haut QI, qui a la charge de transmettre ses gènes aux génération suivantes. Parmi les fervents promoteurs de ces mouvements à la fois natalistes et eugénistes, certains ont recours à une sélection génétique des embryons de leur descendance, service proposé, au prix de 50 000 dollars, par la start-up Heliospct Genomics. La vague nataliste/eugéniste se développe dans les cercles chrétiens conservateurs comme dans les milieux libéraux.
Elle concerne aussi Elon Musk, père d’au moins quatorze enfants, dont trois nés par GPA, installés avec leur mère dans un domaine bunkerisé des faubourgs d’Austin. Musk y passe fréquemment, en déplacement continuel, par jet privé, entre ses différents domaines, comme la ville nouvelle de Snailbrooks, ou, au Texas, l’enclave souveraine Muskandia, colonie terrienne gardée par des robots autonomes. Les admissions y sont soumises à un algorithme « qui classe les individus selon la qualité de leur configuration génétique et leur compatibilité idéologique. Les hommes invités à procréer dans les grandes largeurs, doivent se soumettre à un spermogramme…. Les éléments les moins productifs peuvent être renvoyés sur le champ » (p.166) La place des femmes n’est pas évoquée.
Technofascisme
Ce n’est pas un cauchemar ni de la science fiction, c’est le monde que nous dessinent de puissants technocrates, un monde baigné de mythes futuristes empreints de violences et de déshumanisation, un monde clairement fasciste, inscrit dans le développement exponentiel de technologies toujours plus envahissantes et asservissantes. Les maîtres gardent les commandes du futur, le reste des humains doit se soumettre.
Les auteurs d’Apocalypse Nerds, en conclusion, ne consacrent pas plus de quelques lignes aux pistes qui permettraient d’échapper à ce fascisme qui vient. On peut observer cependant – mais ce n’est pas l’objet du livre – qu’une grande partie de la société états-unienne résiste.
D’énormes manifestations au cri de hands off (bas les pattes) ont eu lieu dans tous les Etats du pays pour protester contre les abus de pouvoir du gouvernement « Les gens commencent à souffrir. Ils perdent leur job, leur argent, leur retraite ». En octobre encore, 2600 rassemblements du mouvement No Kings à travers les Etats-Unis ont réuni sept millions de personnes pour protester contre les dérives de Donald Trump. Des juges, des intellectuels, des politiques, des religieux, des artistes (comme les Guerilla Girls*), s’opposent à cette politique; des scientifiques ont créé le collectif ‘Stand Up For Science‘ pour défendre les libertés académiques contre la censure dans les travaux scientifiques, les licenciements massifs appliqués aux science humaines et sociales et l’interruption des collaborations internationales .Dans les Médias, la série satirique South Park cartonne, tournant en ridicule Trump et la sphère Maga.
Enfin, l’élection à la mairie de New York de Zohran Mamdani, musulman, progressiste et issu de l’immigration, marque un tournant politique laissant entrevoir la fin du trumpisme.
Mais la force des « seigneurs de la tech » n’est pas tout entière incarnée dans Donald Trump et l’inquiétude demeure en voyant le pouvoir qu’exerce sur nous tous, entre séduction et contrainte, les formidables outils installés dans nos vies comme des prothèses, du téléphone portable à l’intelligence artificielle ; en voyant aussi la perméabilité des idées produites par les technocrates d’extrême droite, en voyant que ce techno-fascisme rampant trouve des connexions partout dans le monde, y compris en France.
Une importante bibliographie en fin de l’ouvrage ouvre la voie a des recherches plus approfondies.
Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet | Apocalypse Nerds. Comment les technofascistes ont pris le pouvoir. Divergences, sept.2025
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Notes
Droite Tech <https://fr.wikipedia.org/wiki/Droite_tech>
La droite tech, ou tech right, est un mouvement politico-idéologique ayant émergé durant les années 2020, qui rassemble des figures influentes de la Silicon Valley. Ce courant se caractérise par un technosolutionnisme autoritaire inspiré de penseurs néoréactionnaires comme Curtis Yarvin, qui prône le remplacement de la démocratie par un système de gouvernance entrepreneuriale.
Le mouvement combine l’acceptation des inégalités sociales, une idéologie du quotient intellectuel héritée de théories méritocratiques basées sur des arguments pseudoscientifiques, et la conviction que le progrès technologique doit être poursuivi sans contraintes réglementaires.
Libertariens <https://fr.wikipedia.org/wiki/Libertarianisme>
Les libertariens ont en commun de penser que l’État est une institution coercitive, illégitime, voire inutile, et de valoriser la liberté individuelle et d’association volontaire[. Ils veulent s’appuyer sur un libéralisme économique, s’exerçant dans le cadre d’un capitalisme dérégulé,
Anti-Lumières <https://fr.wikipedia.org/wiki/Contre-Lumi%C3%A8res>
Le terme de Contre-Lumières, ou Anti-Lumières est une expression utilisée pour désigner l’ensemble hétérogène des contre-courants opposés à la philosophie des Lumières du XVIIIe jusqu’au début du XIXe siècle.
Management des entreprises de la tech voir aussi à ce sujet
Anthony Galhuzzo, Le mythe de l’entrepreneur, défaire l’imaginaire de la Silicon Valley, La Découverte, 2025
National Conservatism Conference
<https://fr.wikipedia.org/wiki/National_Conservatism_Conference>
La NatCon promeut l’idéologie nationale-conservatrice et le populisme de droite, elle est considérée comme trumpiste
Néoréaction <https://fr.wikipedia.org/wiki/N%C3%A9or%C3%A9action>
La néoréaction, dite les Lumières obscures (en anglais, Dark Enlightenment), et abrégée NRx, est une école de pensée et un mouvement politique antidémocratique, anti-égalitariste et anti-progressiste américain
Nerd <https://fr.wikipedia.org/wiki/Nerd>
terme apparu dans les années 50 aux Etats-Unis. est un « intello » passionné par la technologie, obsessionnel, a-social et obnubilé par le « développement personnel ».
Peter Thiel <https://fr.wikipedia.org/wiki/Peter_Thiel> la notice rapporte :
En octobre 2025, Peter Thiel donne une série de quatre conférences à huis clos sur le thème de l’Antéchrist et de l’Armageddon (nom du lieu de la bataille entre les rois de la Terre et le Dieu Tout-Puissant dans le texte de l’Apocalypse.). Il affirme que le monde vivrait sous une doctrine de « paix et sécurité » depuis 50 ans, qui correspondrait à la figure biblique de l’Antéchrist, faisant courir au monde le risque de sa domination.
Curtis Yarvin <https://fr.wikipedia.org/wiki/Curtis_Yarvin> se faisant également appeler Mencius Moldbug, est un informaticien et blogueur américain d’obédience néoréactionnaire. Ses écrits de philosophie politique ont inspiré l’émergence d’une idéologie dite des Lumières obscures. Selon Yarvin, la démocratie américaine, définitivement brisée, doit être remplacée par un système monarchique autoritaire et technocratique.
Transhumanisme <https://fr.wikipedia.org/wiki/Transhumanisme>
idéologie et mouvement prônant l’usage des sciences et des techniques afin d’améliorer radicalement la condition humaine par l’augmentation des capacités physiques et mentales du corps humain et contribuer à l’allongement de l’espérance de vie, voire tendre vers la suppression du vieillissement et de la mort
Stand Up for Science <https://fr.wikipedia.org/wiki/Stand_Up_for_Science>
Ensemble des manifestations organisées en 2025 par les communautés de scientifiques à travers les États-Unis en réponse aux menaces pesant sur la recherche scientifique sous la seconde administration Trump. Des manifestations de solidarité sont organisées dans plusieurs autres pays, dont une trentaine en France
Les Guerrilla Girls <https://fr.wikipedia.org/wiki/Guerrilla_Girls>
Groupe d’artistes féministes fondé à New York en 1985 et connu pour créer et diffuser des affiches afin de combattre le sexisme et le racisme dans les arts.
