Les Juifs en France (2) : des expulsions à l’Expulsion (1226-1501)

1  Sous les derniers Capétiens (1226-1328) et les Valois (1328-1515)

     1.1 Des brimades à la première expulsion de 1306

Sous l’influence du concile de Latran*IV en 1215,  le sort des Juifs se dégrade fortement. la mise en place du dogme de l’eucharistie* entraîne les premières accusations de

Rumeur de « meurtre rituel »

profanation d’hosties et de meurtres rituels* et des tentatives de séparation entre Juifs et Chrétiens plus ou moins suivies : quartiers délimités (il n’y aura cependant jamais de ghetto en France) et premiers signes distinctifs. Les successeurs de Philippe Auguste vont  restreindre puis interdire le prêt à intérêt (1235). Les convertis sont surveillés au cas où ils se conduiraient comme des Marranes*. Les guildes de commerçants et d’artisans sont interdites aux Juifs.

 

Louis IX dit Saint Louis (1214-1270, couronné en 1226) va plus loin. Il veut « améliorer ses » Juifs. Il met en procès les rabbins sommés de s’expliquer sur le Talmud* suspecté de cacher des vérités de l’Ancien Testament et d’insulter le Christ. Des polices royales des synagogues sont créées. pour saisir tous les livres qui seraient cachés. En 1242 , à l’instigation du Pape Grégoire IX, il ordonne le brûlement  des livres du

Brûlement du Talmud

Talmud* et tente de convertir  de force les Juifs. Il prend en otage des personnes fortunées afin de demander une rançon à la communauté (captiones). Il interdit la présence de serviteurs chrétiens dans les maisons juives et en 1254 il leur défend l’acquisition et le travail de la terre; en 1257  il ordonne l’expulsion de ceux qui n’abandonnent pas l’usure, et finance ses croisades avec leurs biens. En 1269 pour la première  fois les Juifs doivent porter le signe distinctif de la rouelle* pour les hommes et des cornailles* ou des voiles  spécifiques pour les femmes, signes forts de marginalisation et de statut d’étrangers. En 1276 son fils Philippe le Hardi  (couronné en 1270)  interdit  aux Juifs d’habiter dans des villages et en 1283 dans les villes où ils n’ont pas d’implantation ancienne. On peut comparer la condition des Juifs à celle des serfs du système féodal. Ils dépendent du seigneur local et du Roi et leur liberté de circulation est entravée. La politique antijuive du Roi et celle de l’Eglise se développent au gré des Croisades, s’amplifiant ou refluant. Par exemple les Talmuds seulement confisqués sont restitués aux Juifs sur ordre du Pape Innocent IV vers 1252.

Philippe IV le Bel (1268-1314, couronné en 1285), semble protéger « ses » Juifs au début de son règne en les autorisant à conserver leurs synagogues et leurs cimetières. Mais

Bannissement

dès 1299 il persécute les  adversaires de la Chrétienté, les Juifs et les Templiers. Inflexible sur le blasphème et l’apostasie il condamne au bûcher les chrétiens convertis au Judaïsme. Il interdit le prosélytisme juif et de nouveau les livres du Talmud. Les taxes et les impôts deviennent exorbitants et leur collecte très coercitive. Dans un contexte général d’expulsions, du duché de Bretagne en 1240, du duché de Gascogne en 1287, du comté d’Anjou en 1289, d’Angleterre en 1290, les Juifs expulsés, très appauvris, rallient le Royaume de France, ce qui crée de vives tensions avec les Chrétiens mais aussi avec les quelque 200 communautés juives présentes sur place. Ces faits préparent la première grande expulsion  par Philippe le Bel des Juifs du royaume de France en 1306. On parle de plus de 100 000 mille personnes (sur environ 16 millions de Français) condamnées à l’exil qui se répartissent dans les territoires non rattachés au Royaume, la Lorraine, l’Alsace, le Dauphiné, la Savoie, la Bourgogne, le Comtat Venaissin, mais aussi plus loin en Italie, Pologne, Hongrie et le long du Rhin. Quand Louis X le Hutin couronné en 1314 les rappelle en 1315,

Louis X recevant les Juifs
vers 1315

30% seulement reviendront. Certes ils sont réinsérés par le roi mais ils subissent des violences de plus en plus fortes des populations environnantes en raison des grandes famines de 1315 à 1320, provoquant la Croisade des pastoureaux* en 1320, des massacres à Toulouse ou à Montclus dans le Gard. De plus à la faveur de la peste noire (1347-1352) naissent les premières rumeurs complotistes d’empoisonnement des puits par les Juifs et les lépreux  qui seraient dirigés depuis Grenade par les Musulmans. De nombreux bûchers déciment les communautés. A partir de 1316, on assiste à une longue cohorte de persécutions et de retours en grâce suivant le bon vouloir des derniers rois capétiens.

Massacres de Juifs à Verdun sur Garonne pendant la croisade des pastoureaux
Fin XIVè siècle

     1.2 Sous les Valois : la disparition du Judaïsme français médiéval

Jean II le Bon (couronné en 1350) rappelle les Juifs en 1359, politique poursuivie par son fils Charles V (couronné en 1364) et ils leur accordent  moyennant  des contreparties financières certaines protections et privilèges : pardon des délits antérieurs, usage libre des Livres, reprise de l’usure. Mais  les conséquences à long terme de la peste noire (1348-1353) qui a décimé la moitié de la population européenne, de la guerre de Cent ans (1337-1453) qui se prolonge et l’envie de se faire reconnaître comme parfait chrétien par l’Eglise romaine poussent le roi Charles VI le Fou (1368-1422, couronné en 1380) à expulser tous les Juifs restants. C’est la grande Expulsion de 1394, prélude aux trois dernières  : tous les Juifs de France sont exilés. Ils partent une fois de plus en Alsace, Lorraine, Provence, en Allemagne, Savoie, Dauphiné, Comtat Venaissin, Italie et à Genève. De Lorraine devenue française ils sont expulsés par Louis XI en 1477, puis du Roussillon en 1493 par Charles VIII.

Au XVè siècle la ségrégation et les exactions s’amplifient : massacres à Aix en 1420, à Digne et Arles en 1475. La peste et l’agrandissement du Royaume provoquent l’expulsion de Provence  par Louis XII en 1501, malgré une parenthèse favorable sous le roi René d’Anjou et de Provence entre 1447 et 1480.

En 1501 il n’y a plus un seul juif dans le Royaume de France. Le « Judenfrei » des nazis… 

2  Analyse : une communauté à la place singulière, dans et en-dehors de la Chrétienté

    2.1  Le contexte politico-religieux XIIè-XIVè siècles

Jusqu’au XIIè siècle les Juifs formaient une communauté peu visible qui se fondait avec plus ou moins de facilité dans les populations environnantes. Entre les XIIè et XIIIè siècles, le contrôle politique des souverains et  celui de Rome qui veut affirmer la cohérence d’une Europe chrétienne, apparaissent dans des documents royaux et des bulles papales. De son côté la communauté juive s’affirme  davantage avec ses coutumes, sa culture juridique, ses écoles rabbiniques, ses conseils municipaux dans le sud, sa prospérité démographique. Plus visible, elle devient un corps étranger, aussi utile dans son rôle économique très actif, la présence de ses intellectuels brillants qui dialoguent avec les clercs chrétiens, de ses scientifiques et médecins chevronnés, que

Le Juif et l’Eglise
Codex Manesse

menaçant et dangereux. Ce tableau des relations intercommunautaires et le rôle de la centralisation du pouvoir royal et de l’extension de la France sous-tendent une situation historique complexe et non univoque. Les Juifs sont bien intégrés aux réseaux commerciaux et financiers organisés par les pouvoirs chrétiens mais en même temps leur position politique et sociale est aléatoire : ils sont à la fois inclus et exclus institutionnellement, leur citoyenneté est lacunaire. iIs sont considérés par l’Eglise comme des êtres diaboliques, voire criminels (des déicides), vils sur le plan moral (à cause de l’usure) bien que témoins de l’époque du Christ et peuple du Livre.

     2.2  Les espaces de tolérance

Les Juifs de France fréquentent au quotidien leurs voisins chrétiens dans les villes (y compris Paris) ou dans des zones rurales. Par les chartes de privilèges nous savons qu’ils se sont installés partout en France au gré des annexions royales, au plus près des axes commerciaux. Les rues devenues rues des Juifs sont partagées avec des Chrétiens (registres fiscaux). Des nourrices chrétiennes élèvent des enfants juifs jusqu’à leur interdiction. Des  médecins,

Médecin juif

des sages-femmes juives sont appelées par des Chrétiens lors d’accouchements. La coopération professionnelle est partout, des registres attestent de métiers comme l’orfèvrerie ou la soie qui rapprochent les commerçants. Même l’élevage du bétail (malgré les interdits alimentaires) ou la production de vin peuvent être communs. Les calendriers respectifs sont connus de tous. Des documents en hébreu, en latin et ancien français nous transmettent toutes ces données.

Les échanges intellectuels sont constants. Des membres de l’Université de Paris, par exemple, étudient auprès de maîtres juifs pour se former aux textes hébraïques. Ainsi l’exégèse biblique se transforme. Ces écoles chrétiennes prospèrent en même temps que se développent les commentaires talmudiques des élèves de Rachi ou des académies provençales. On se sert aussi de l’hébreu pour corriger des

L’apôtre Paul s’adressant à un Juif
Epître aux Hébreux, Bible 1220-1230

textes bibliques mal traduits en latin, comme la Vulgate*. Enfin de nombreuses controverses ont lieu, soit entre voisins , soit dans l’espace public, soit entre religieux, les « disputations », qui restent ambigües. Soit on veut vraiment comprendre le point de vue de l’adversaire (écrits consignés sous forme de dialogue), soit c’est une manière de discréditer la pensée juive. On remarque aussi que les philosophes et théologiens chrétiens s’ouvrent à la pensée juive. Par exemple le Guide des égarés de Maïmonide* est traduit en latin à Paris vers 1240. Thomas d’Aquin*, comme Maître Eckhart* le citent fréquemment. De même les penseurs chrétiens influencent également les intellectuels juifs dont certains se convertissent au Christianisme et traduisent de l’hébreu les textes dans les monastères.

    2.3  De la ségrégation antijudaïque aux expulsions, la perte des traces

Les persécutions de plus en plus féroces à la fin du XIIIè siècle et au XIVè sont précédées par une montée exponentielle de l’antijudaïsme. De leur ôter la possibilité de cultiver la terre, de leur fermer certaines professions et les emplois publics ont contraint cette

Juifs prêteurs sur gages

minorité à exercer le prêt à intérêts. D’où la formation de stéréotypes et de préjugés qui se construisent à ce moment-là et qui perdurent jusqu’à aujourd’hui : le Juif avide d’argent des Chrétiens. De même le refus de se convertir à la croyance dans le Christ développe les premiers thèmes complotistes de profanation des hosties, meurtres rituels d’enfants chrétiens, empoisonnement des puits. Pour preuve l’exemple tragique du « miracle » des

L’hostie profanée des Billettes
Paolo Uccello 1468

Billettes* en 1290, célèbre événement antijudaïque. Périodiquement des Juifs sont accusés par leurs voisins et condamnés au bûcher ou massacrés dans toutes les régions du royaume. Des synagogues sont vandalisées, comme à Château-Thierry en 1318. Même les convertis sont soupçonnés de traîtrise.

Dans les cathédrales et les églises la représentation des Juifs est stigmatisante, dans les ornements des cathédrales d’Amiens ou de Reims, l’Eglise est couronnée tandis que la Synagogue a les yeux bandés et se fait arracher les tables de la Loi. Dans l’art pictural les Juifs sont représentés avec des chapeaux pointus, une barbe et des parchemins, ignorant délibérément la souffrance du Christ (à partir du XIIè siècle). Ou bien ils sont affublés de pièces d’or, de crapauds ou de serpents. A partir de 1250, on

La Synagogue aveugle
cathédrale de Reims

incarne désormais les Juifs dans une apparence caricaturale : nez crochu, menton proéminent, paupières gonflées. Puis vers 1400 apparaît l’image de la Juive séductrice et « sorcière » en opposition avec l’image de Marie, épouse et mère chrétienne.

Dans cette « atmosphère » particulière, les derniers Capétiens et les premiers Valois durcissent la répression. Les Juifs vont subir plusieurs expulsions de sorte qu’en leur absence les cimetières apparus au XIè siècle sont détruits, les synagogues  et bains rituels sont arrasés pour être remplacés par des églises ou des bâtiments officiels. De 14 siècles d’histoire juive il reste des noms de rues comme des rues aux juifs, ou rues de la Juiverie, et très peu de traces archéologiques : la Maison sublime*

Graffiti en hébreu
Maison sublime
Rouen

découverte sous le palais de justice de Rouen  en 1976 est le plus ancien monument, sans doute une école rabbinique datant du début du XIIè siècle qui possède seize graffitis hébraïques sur ses murs. On a trouvé aussi un bain rituel (mikveh) à Montpellier, un des mieux conservés d’Europe, datant du XIIIè siècle, transformé en puits et en cave avant d’être découvert en 1980 et restauré. Enfin 333 stèles funéraires ont été mises à jour, venant de 44 villes, datant du XIIè au XIVè siècle.. Elles sont gravées en hébreu et le calendrier hébraïque fait référence. Les (pré)noms d’hommes sont bibliques, parfois précédés de Rav ou Rabbi.  Il existe aussi des prénoms français tels Vivant, Cressant, Benoît, Lyon ou Bernard. Les (pré)noms féminins sont plus variés. On trouve des prénoms bibliques mais aussi vernaculaires comme Belle ou Bellassez et ses variantes, Floria, Joie, Reine décliné en Royne, devenant Malka sur les épitaphes.

SOURCES

Voir article précédent

NOTES

concile de Latran IV (1215) : réunion oecuménique de l’Eglise chrétienne sous Innocent III, qui marque l’apogée de la Chrétienté médiévale. Des bulles renforcent l’exclusion des Juifs et des Sarrazins.

meurtres rituels : voir article 1

Marranes : juif espagnol ou portugais (et ses descendants) converti officiellement au catholicisme mais qui continue en secret d’observer les rites juifs

Talmud : texte fondamental du Judaïsme, complémentaire de la Torah

rouelle : signe d’infâmie pour les hommes, petit tissu jaune souvent rond, cousu sur un vêtement, symbolisant les « deniers de Judas » en récompense de sa trahison

cornaille : signe d’infâmie pour les femmes, sorte de chapeau à cornes

croisades des pastoureaux : voir article 1

Vulgate : version latine de la Bible en latin commencée à la fin du IVè siècle

Maïmonide : voir article 1

Thomas d’Aquin (1225-1294) : dominicain italien, auteur d’une oeuvre philosophique et scientifique

Maître Eckart (1260-1328) : théologien et philosophe allemand

miracle des Billettes  (1290) : récit antijudaïque qui a connu une grande postérité. Une hostie consacrée aurait été donnée à un usurier juif parisien par une femme pauvre en échange d’habits qu’elle avait mis en gage. L’hostie percée puis cuite par l’usurier aurait transformé le bouillon en bain de sang puis se serait envolée. Le secret est éventé et l’usurier et sa famille auraient été condamnés. Seul fait réel : un usurier jugé à Paris en 1290. Sa maison est remplacée par la chapelle des Billettes rue des Archives.

Maison sublime : voir le site

 

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