Partager la publication "Les Juifs en France (6) : dans les Trois Evêchés, en Lorraine, en Alsace (1715-1791) et à Nice"
Voir les articles de Marianne auxquels je vais rajouter quelques éléments sur la période XVIIè-XVIIIè siècles.
Regard sur le Judaïsme alsacien
Regard (d’une descendante) sur le Judaïsme lorrain
La mosaïque lorraine est formée de trois évêchés (Metz, Toul et Verdun) rattachés à la France en 1552, du duché de Lorraine et du duché de Bar rattachés officiellement en 1766.
1 Dans les Trois Evêchés, nous avons vu que quatre familles juives ont pu s’installer à Metz en 1567 comme prêteurs aux soldats en garnison et comme fournisseurs de chevaux, de grains. Au cours du XVIIè siècle des exactions populaires se sont produites à la suite de rumeurs de meurtre rituel. A Boulay, Raphaël Lévy est brûlé vif en 1669, malgré l’opposition de Louis XIV. Au XVIIIè les Juifs sont plus tranquilles, en échange de lourdes taxes.En 1718 on compte à Metz près de 500 familles, installées dans des quartiers spécifiques, rue en-Jurue et dans le Rimport, venant de Rhénanie et du Palatinat*. Environ 2500 habitants isolés des Chrétiens vivent dans des quartiers de plus en plus denses et insalubres quand les riches sont installés ailleurs.
Metz est par ailleurs une capitale rabbinique où transitent des talmudistes renommés de Pologne, de Lituanie, de Francfort. il existe une école pour les garçons et un tribunal religieux, le Beit din. Uns synagogue a été édifiée en 1619, ainsi que des cimetières, un hôpital et un hospice pour les indigents. Une première imprimerie hébraïque est fondée en 1764, qui imprime des livres en hébreu et en yiddish dit « occidental » parlé en Lorraine. (voir Les Mémoires de Glückel von Hameln)*. L’organisation de la communauté est la même qu’en Aquitaine, un conseil assisté de « syndics ». Metz sera la capitale du Judaïsme français de l’est et du nord, jusqu’en 1859 où elle est supplantée par Paris.
2 Dans les terres ducales (Nancy, Lunéville, duché de Bar), avant le rattachement à la France, la situation des Juifs est plus complexe. Les quatre familles installées dans les pourtours germanophones au début du XVIè siècle sont expulsées en 1579. Et il faut attendre 1721 pour que 73 familles puissent résider dans 24 localités, dont 14 seulement dans la partie centrale francophone du duché. Au cours du XVIII è siècle, le sort des Juifs lorrains s’améliore peu à peu. La communauté nancéienne officiellement reconnue en 1754 s’agrandit (plus de 90 familles). Une synagogue datait de 1670 à Boulay, une est autorisée à Lunéville en 1784, une à Nancy en 1788. Parmi les 8 à 10 000 lorrains juifs, beaucoup de négociants sont aisés, dont les descendants formeront l’élite parisienne au milieu du XIXè siècle.
3 L’Alsace du nord (Bas-Rhin) est rattachée vers 1676, du sud (Haut-Rhin et Belfort) en 1648, Strasbourg et le reste en 1697 sous Louis XIV. Mulhouse indépendante appartient à la Confédération suisse jusqu’en 1798. Les Juifs ont été chassés des villes depuis la peste noire (XIVè siècle) et sont dispersés dans les campagnes. Pendant les guerres de religion ils sont victimes (comme les catholiques) de pillages. Au XVII è siècle ils doivent se cacher dans des
maisons particulières pour prier, comme dans le grenier de Traenheim dans le Bas-Rhin. Car les Protestants, depuis l’édition du pamphlet de Luther en 1543 Des Juifs et leurs mensonges, leur sont très hostiles. Quand l’Alsace devient française on leur concède deux rabbins, puis davantage, mais ils ne sont toujours pas autorisés à vivre dans les villes. Augmentée par des Juifs venus de l’est, la population s’accroît et avec environ 25 000 âmes ils représentent en 1789 la moitié de la population juive française. Les rabbins locaux s’occupent des affaires religieuses (études et tribunaux) tandis que les syndics laïcs s’occupent des impôts, des finances et des moeurs. Des synagogues nombreuses apparaissent. Et des génizah jouxtent les lieux de prière. Le parler est le yiddish judéo-alsacien.
Influencés par les normes sociales d’Europe de l’est, et du fait de leur vie rurale, les Juifs alsaciens sont plus conservateurs que ceux des villes de Lorraine et auront du mal à s’adapter au statut de juif citoyen après 1791, attachés à leur organisation communautaire.
4 La ville de Nice a été un port d’attache pour les Juifs dès l’Antiquité grecque. Quand la région est détachée de la Provence en 1388 elle appartient à la maison de Savoie jusqu’en 1792, comme le Piémont et le Genevois. Les Néophytes de Provence* y affluent après l’expulsion de 1501. Des recherches historiques révèlent l’existence d’un cimetière et d’une synagogue. Dès 1448, un quartier est transformé en ghetto (le Judaysium dont la rue Giudaria) sous l’influence des Papes. Jusqu’au milieu du XVIIIè siècle, les Juifs doivent porter une rouelle blanche et rouge.
Vers 1560 ils ont le droit de constituer une communauté appelée « Université » avec ses représentants. Au début du XVIIè siècle, leur condition s’assouplit, le droit d’aubaine* est supprimé, et les banquiers juifs (comme Valabrègue, Ascoli ou Lisbonne) font prospérer la ville. En 1648, Nice et Ville Franche deviennent des ports francs et les marchands séfarades de Bordeaux, d’Angleterre et d’Amsterdam y affluent dotés de grands privilèges. Plus qu’avec les Chrétiens, la cohabitation est souvent difficile entre « l’Université » niçoise et les marchands étrangers. En 1792 tous seront intégrés comme citoyens à la nation française jusqu’en 1814 où Nice est reprise par le roi de Piémont-Sardaigne. Il faut attendre 1848 pour que le ghetto soit aboli. En 1860, Napoléon III reprend Nice et les Juifs de Nice redeviennent citoyens français.
A noter que les Juifs de Nice sont peu nombreux, 300 environ sur une population de 23 000 personnes en 1808.
SOURCES
voir articles précédents
NOTES
Palatinat : région allemande à l’ouest du Rhin
Glückel von Hameln (1645-1724) : née à Hambourg, morte à Metz. Elle écrit ses Mémoires à partir de 1691 en yiddish. Une nouvelle traduction vient de paraître par Michel Gaspard et Françoise Lyon-Caen (éditions du Cercle de généalogie juive, 2025).
droit d’aubaine : droit féodal qui veut que le roi ou un seigneur récupère les biens d’un aubain, un étranger, à son décès, comme s’il était un serf.
Néophytes de Provence : Juifs convertis au Christianisme, dont une partie garde en secret un lien avec la religion.




