Les Juifs en France (7) : état des « nations juives » avant la Révolution au prisme des Lumières

1 Vie des communautés avant 1789

       

Intérieur de la synagogue de Bordeaux
Jean Vauzelle

       1.1 Chaque communauté juive est régie par les tribunaux juifs mais aussi les tribunaux royaux.  Selon les régions les liens entre les deux sont plus ou moins étroits. Dans le sud ouest les juifs vivent sous l’autorité des « syndics » laïcs (Parnassim), le tribunal rabbinique n’apparaît que vers 1740. A l’est, au contraire, le tribunal rabbinique règle tous les litiges, sauf à Metz où la communauté se laïcise plus précocement.En Alsace et en Lorraine les rites religieux sont conformes au modèle ashkénaze d’Europe centrale, une même entité culturelle de Metz à Prague prévaut, ce qui peut créer des tensions avec les ruraux attachés à des rites locaux.Quand elles sont rurales, les communautés  alsaciennes et lorraines résistent à la modernité et sont plus conservatrices, tandis que  Bordeaux, Bayonne, Metz et les villes lorraines s’acculturent  progressivement à la vie française sans renier leur identité juive.

        1.2 A Paris environ 300 personnes (65% ashkénazes dont des Rhénans allemands et 35%  séfarades Bordelais et Avignonnais)  forment un corps de marchands, quincaillers* ashkénazes, vivant rive droite, drapiers et soyeux séfarades rive gauche. D’autres sont des enseignants en langues ou des médecins. Malgré leur participation importante à l’économie de la ville, ils sont contraints d’avoir un passeport en 1750 et sont très surveillés par la police qui peut les expulser.

Néanmoins il y a quelques évolutions favorables dans le royaume : en 1784, le péage corporel encore vivace en Alsace, en Lorraine et à Strasbourg, est aboli et l’édit de tolérance préparé par Malesherbes en 1787 permet aux Juifs de se marier civilement sans avoir à se convertir au catholicisme. Ils ont donc une reconnaissance civile et juridique. L’acte doit être inscrit auprès d’un curé ou d’un juge royal.

Edit de tolérance
1787

 

2 Quelle est l’image des Juifs dans « l’opinion publique »  mise en exergue par les intellectuels des Lumières?

        2.1  Les Juifs, comme les Protestants et les quelque 4000 Musulmans (appelés Mahométants), font partie des « non-catholiques » et sont vus comme un groupe  à part. Après les affaires de Calas en 1762 et du Chevalier de la Barre en 1766*, la question de la tolérance religieuse est au coeur des débats philosophiques. Mais les Juifs,  bien que persécutés, sont considérés une fois de plus à part de ce groupe marginalisé, comme porteurs d’une faute originelle, en tant que peuple d’un Dieu de sang, d’un Ancien testament truffé de violences. L’Eglise  catholique honnie  par les intellectuels trouve  selon eux son origine dans le Judaïsme. De plus les rabbins sont perçus comme des obscurantistes, des superstitieux par Diderot  (1713-1784) par exemple.

l’affaire Calas
gravuree.

        2.2 Des philosophes et des hommes politiques ont des opinions très partagées.

Si Mirabeau, Montesquieu, Rousseau ou de Jaucourt dans l’Encyclopédie témoignent d’empathie et d’admiration, Voltaire affiche lui des sentiments anti-juifs qui peuvent aller parfois jusqu’à un « antisémitisme », même si cette notion est anachronique.

Le futur député Mirabeau (1749-1791) est inspiré par le philosophe  juif allemand des Lumières, Moïse Mendelssohn. Il fait publier en 1787  Sur Moses Mendelssohn, sur la Réforme politique des Juifs. Il déclare ce peuple perfectible, capable de progrès et de régénération.

Montesquieu (1689-1755)  dans l’Esprit des Lois donne la parole aux Juifs. Il les admire en tant que porteurs de progrès économique par le commerce, point central de son oeuvre.

Rousseau (1712-1778) à sa manière sensible, admire, comme Blaise Pascal, leur pérennité, « spectacle étonnant et unique ». Serait-il le premier « sioniste »? Il veut pour eux « un Etat libre avec des écoles et des universités ». (Emile, Profession du vicaire savoyard, chapitre IV)

Dans l’Encyclopédie, si Diderot se contente de railler « les barbus » (les rabbins et les Juifs traditionnels), de Jaucourt (1704-1780) écrit l’article « Juif » où il admire « leur permanence » et leur utilité  à relier les pays entre eux : « ils sont les chevilles et les clous du grand édifice international ».

Voltaire (1694-1778) révèle par son attitude une immense ambivalence. Lui le protecteur engagé des Protestants se révèle très hostile aux Juifs, reprenant tous les stéréotypes de l’argent. Dans le Dictionnaire philosophique, il parle de « peuple avare et superstitieux ». Il les accuse d’être « un peuple ignorant et barbare, plein de haine pour les autres, incapables de créer », mais n’appelle pas à leur persécution. Je vous laisse apprécier sa formule : « Il ne faut pourtant pas les brûler ». Malgré quelques concessions dans ce même Dictionnaire, Voltaire ne se départira jamais d’une hostilité viscérale.*

Lettres de quelques juifs portugais, allemands et polonais à Mr de Voltaire
vers 1776*

3 « Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux? »

En 1785, la société royale des arts et sciences de Metz organise un concours pour répondre à la question ci-dessus. Sur neuf essais, trois reçoivent le prix, un Protestant, (Thiery), un Catholique (l’abbé Grégoire) et un Juif (Hourwitz).

Les solutions de Thiéry : donner des terres à cultiver aux Juifs, et leur permettre d’être artisans. Supprimer les signes distinctifs comme la barbe ou des vêtements. Etre éduqués le plus possible par des enseignants publics, sans interdire l’enseignement des rabbins.

Pour Hourwitz, rabbin polonais traducteur à la Bibliothèque royale de Paris, les solutions sont radicales. Il faut abandonner le yiddish, les dirigeants communautaires, et restreindre le pouvoir des rabbins pour aller vers la modernité.

L’abbé Grégoire
par Pierre François 1800

Enfin l’abbé Grégoire le plus connu parce qu’il a participé ensuite aux débats politiques de la Constituante, propose une égalité civique totale sous condition d’abandonner les valeurs du passé. Ainsi l’Etat doit surveiller leur « régénération ». Il faut abandonner le prêt pour l’agriculture, l’artisanat et l’industrie naissante, laisser le yiddish et le Talmud, abandonner les moeurs traditionnelles pour rejoindre « les nations civilisées ». Et in fine il a dans l’esprit de les convertir un jour au catholicisme. « L’entière liberté religieuse accordée aux Juifs sera un grand pas pour les réformer, et j’ose le dire, pour les convertir ».*

 

 

 

NOTES

quincaillers : ici dans un sens large, brocanteurs, marchands de boutons, de boucles, de bijoux, de tabatières…qui font la jonction entre l’Angleterre qui fabrique et la France qui importe et commercialise.

affaire Calas (1761-1765) : Jean Calas marchand toulousain, protestant, est accusé du meurtre d’un de ses fils retrouvé pendu, au prétexte que ce fils voulait se convertir au catholicisme. Il est condamné à la torture et à la mort. Un autre fils, Pierre, s’exile à Genève et convainc Voltaire de défendre le dossier publiquement. Voltaire publie Traité de la tolérance à l’occasion de la mort de Jean Calas en 1763. La famille est reçue par Louis XV qui fait casser le jugement. Calas  et sa famille sont réhabilités.

affaire du Chevalier de la Barre : en 1765 à Abbeville des actes de profanation ont lieu. On accuse sans preuve des jeunes gens de la noblesse qui s’étaient fait remarquer auparavant par une conduite de libres penseurs, adeptes des Lumières. Arrêté, le Chevalier nie les faits mais un exemplaire du Dictionnaire philosophique de Voltaire est trouvé chez lui et il est condamné pour « impiété, blasphèmes et sacrilèges ». Malgré l’intervention de l’évêque d’Amiens auprès de Louis XV, il est torturé, exécuté puis brûlé en place publique avec un exemplaire du livre de Voltaire. Sous le pseudonyme de Cassen, Voltaire publie un récit de cette histoire, Relation de la mort du Chevalier de la barre au marquis de Beccaria (philosophe italien). Le Chevalier est réhabilité par la Convention en novembre 1793.

Lettres de quelques juifs … : ce sont des critiques adressées ouvertement à Voltaire après la parution de son Traité de la tolérance, intolérant vis-à-vis des Juifs. Ces lettres sont réunies commentées et éditées par l’abbé Guénée.

Citation de l’abbé Grégoire : Observations nouvelles sur les juifs, et spécialement sur ceux d’Allemagne (est de la France) 1807

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