Partager la publication "Les Juifs en France (8) : leur rôle et leurs destins dans la Révolution française"

Détail d’un jeu de l’oie de la révolution
1790 En case 12 en bas « Les Juifs réputés françois en se conformant à la Loi » Le personnage en habit traditionnel tient une feuille où est écrit : « Je suis citoyen actif »
Comment les 40 000 Juifs (sur 28 millions de Français) ont-ils vécu la Révolution? Derrière le fait majeur de leur émancipation comme citoyen, on a tendance à oublier que ce statut n’est pas apparu d’un seul coup mais à des dates différentes selon les régions et que l’attitude en retour ne fut pas unanime vis-à-vis des révolutionnaires. On a constaté des disparités, certains Juifs passant même d’un camp à l’autre. Lors des premières réunions de la Constituante en juin 1789, il n’y aura donc pas de voix commune représentant les différentes « nations juives ».
1 En 1789, par les cahiers de doléance, puis l’élection de députés, les Juifs font entendre leurs voix disparates.
La « nation dite allemande » (80% des juifs, 32 000 personnes), c’est à dire en Alsace et en Lorraine, des notables comme Beer Isaac Beer syndic de Lorraine ou Cerf Beer syndic d’Alsace sont des porte-paroles qui font face et à leurs communautés en partie conservatrices, opposées à toute acculturation à la République « une et indivisible » et aux autorités nouvelles qui ne les protègent pas des exactions populaires dans les campagnes. Ils seront faits « citoyens actifs » tard en septembre 1791.
Au contraire la « nation portugaise » du sud ouest,
régnicole*, urbaine (12%, 5000 personnes) est incluse dans les débats grâce à leur porte-parole Abraham Furtado et désigne des députés efficaces. Ils sont faits citoyens dès janvier 1790 et intègrent les clubs jacobins, la Garde nationale et d’autres institutions révolutionnaires.
Dans le Sud est (8%, 3000 personnes), les Juifs du Comtat venaissin sont soumis à la loi pontificale et à Nice à la loi de la Maison de Savoie, jusqu’en septembre 1791. A Avignon ils deviennent citoyens en janvier 1790. Dans ces régions ils sont majoritairement favorables aux révolutionnaires qui les sortent de leurs ghettos (carrières).
A Paris, la population juive augmente avec l’arrivée de Juifs alsaciens, girondins et du Comtat. Malgré leur fragmentation et une certaine précarité, certains jouent un rôle politique de premier plan.
2 Dès janvier 1789 la Révolution entraîne des conflits et des guerres à l’extérieur comme à l’intérieur. Les Juifs sont une fois de plus les boucs émissaires de ces violences de la part des deux camps. En mars 1789 à Nancy puis à l’été 1789 en Alsace pendant la Grande peur*, puis en septembre. Des émeutes en Alsace provoquent l’exil de beaucoup vers Bâle et Mulhouse. On note que les pouvoirs en place élus ne font rien pour les protéger. On retrouve ces événements dans le sud est.
3 L’émancipation :« Il faut tout refuser aux juifs comme nation; il faut tout leur accorder comme individus ».
Autrement dit, les droits individuels du citoyen annulent la structure et les particularités des corporations ou « nations « des Juifs. La célèbre phrase de Clermont-Tonnerre est prononcée le 23 décembre 1789 lors du débat sur l’admissibilité des non-catholiques à des charges municipales. Clermont-Tonnerre, Robespierre, proposent d’associer à cette loi les Juifs, l’abbé Maury et les députés de l’est s’y opposent. Les autres non-catholiques sont autorisés mais pas les Juifs, considérés comme des étrangers.
Après une campagne séparée soutenue par Talleyrand et de Sèze, les Juifs « portugais, espagnols et avignonnais » deviennent « des citoyens actifs du Royaume » par le décret du 28 janvier 1790 défendu par Mirabeau, Robespierre, l’abbé Grégoire, Barnave et Clermont-Tonnerre. Robespierre déclare: « Rendons-les au bonheur, à la patrie, à la vertu, en leur rendant la dignité d’hommes et de citoyens ». Ce privilège est très mal accepté par les autres nations juives qui en sont privées. Les Juifs parisiens essaieront en février 1790, sans succès.
Finalement, presque à la sauvette, aux derniers jours avant la dissolution de la Constituante, le 27 septembre 1791 le député Duport propose « que les Juifs deviennent des citoyens actifs ». L’assemblée accepte par une loi immédiate qui accorde enfin! l’égalité civique à tous les Juifs de France, préalable indispensable à l’intégration à la Nation.
Suivra la loi du 20 septembre 1792 qui sécularise tous les actes d’état civil des citoyens. Les Juifs, comme les autres, devront déclarer leurs naissances, circoncisions, mariages et décès dans les municipalités, en abandonnant les registres paroissiaux. Les communautés de l’est résisteront longtemps à ces dispositions.
Au cours de la Révolution, l’émancipation ne change pas la vie sociale et économique des Juifs. A Paris on assiste même à une paupérisation due aux crises économiques (de l’an II) liées à l’instabilité politique et aux guerres menées contre les voisins européens. Des taxes supplémentaires précipitent de grandes fortunes du négoce. Sous la Terreur (septembre 1793-juillet 1794) et encore sous Thermidor (juillet 1794-août 1795), la déchristianisation qui affecte toutes les religions, entraîne des violences anti-juives contre les personnes et les communautés. Des dirigeants sont arrêtés, certains sont guillotinés (par exemple la famille du notable défenseur des Juifs d’Alsace, Cerf Beer, est durement touchée). Les synagogues sont fermées, détruites, vendues, les cimetières démantelés, des Torah sont brûlées, le culte est interdit.
4 Conséquences de l’émancipation en Europe
Une émancipation complète est étendue aux territoires annexés par la France entre 1792 et 1815. Partout où les Français sont vainqueurs, d’abord lors des guerres révolutionnaires (1792-1802), puis dans les guerres napoléoniennes (1803-1815), les Juifs obtiendront la sortie des ghettos et l’égalité civique, comme en Rhénanie, en Belgique, en Italie du nord., dans les Provinces-Unies (aux Pays-Bas la République batave est déclarée « République soeur » en 1795), plus tard en Egypte. Au cours de la campagne en Terre sainte (février-juin 1799) Bonaparte arrive jusqu’à Saint Jean d’Acre. Dans son entourage commence à germer l’idée d’un Etat juif dans la perspective du démantèlement de l’Empire ottoman. Un certain L.B (sans doute Lucien Bonaparte, son frère) signe le 9 avril 1798 un article dans la Décade philosophique, littéraire et politique, proche du pouvoir : « Il est un autre moyen de donner à la Syrie (i.e. le Proche-orient) une population nombreuse, active et opulente : ce serait d’y appeler les Juifs. On sait combien ils tiennent à leur ancienne patrie et à Jérusalem. »
Conclusion à ces huit chapitres
Quelle histoire! que celle des Juifs en France depuis le premier siècle ap.J.C. En dépit des persécutions, des expulsions, des conversions forcées ou des assimilations déguisées, mais aussi avec quelques périodes plus favorables, les communautés juives bien qu’étanches et très inégalement intégrées, parviennent à se maintenir jusqu’à la Révolution française où elles jouent un rôle non négligeable et servent d’emblème et de paradigme à l’émancipation des peuples européens qui auront cours au XIXè siècle. Même si la première génération de Juifs français émancipés ne parvient pas dans son ensemble à convertir immédiatement ce nouveau statut en programme concret de modernisation et de « régénération », on peut affirmer que les révolutionnaires français, en émancipant ce groupe différent religieusement et quelquefois culturellement des Français chrétiens, proclament haut et fort les premières idées universalistes. La Nation inclut tous ceux qui veulent en faire partie. L’égalité civique (écornée sept ans par le « décret infâme » de Napoléon sur le commerce, l’usure et la conscription en 1808 *) ne sera plus remise en cause, ni par les monarchies et le Second Empire au XIXè siècle, ni par la Troisième République, jusqu’au 3 octobre 1940 sous le gouvernement de Vichy, avec la promulgation d’un nouveau « statut des Juifs ».
SOURCES
Histoire juive de la France sous la direction de Sylvie-Anne Goldberg (Albin Michel, 2023)
NOTES
régnicole : citoyens du Royaume (Juifs « portugais » sous Louis XV)
la Grande Peur de 1789 : en raison de mauvaises récoltes en 1788 et de l’augmentation des prix des grains, des rumeurs et des paniques se répandent à propos des seigneurs, qui aboutissent à des formations de milices paysannes attaquant leurs châteaux dans les provinces. Le mouvement s’étend tout l’été de 1789 et provoque de nouvelles exactions antijuives.
décret dit « infâme » du 17 mars 1808 : décret discriminatoire vis-à-vis des Juifs qui réglemente l’usure, le commerce et la conscription. Des privilèges sont inscrits pour les Juifs du sud ouest. Louis XVIII l’abolit en 1818. Voir article.





