Partager la publication "Les Juifs en France à l’époque moderne (4) : 1394-1715"
Nous avons vu qu’une première expulsion des Juifs hors de France a été ordonnée par Charles VI en 1301, suivie d’une autre définitive en 1394 et qu’après la dernière expulsion de Provence en 1501 il ne reste plus aucun Juif officiellement. Seule l’Aquitaine, française depuis 1472, accueille plus au moins favorablement des communautés d’Espagne et du Portugal, dont une très grande majorité de convertis ou de marranes, dès la fin du XVè siècle. Henri II en 1550 les reconnaît comme sujets légitimes du Royaume. Après la conquête par la France des Trois Evêchés (Metz, Toul et Verdun), Metz, ville impériale germanique libre, accueille sur permission de Charles IX en 1567 quatre familles juives. A noter que l’Alsace ne devient française qu’en 1648 par le traité de Westphalie, et la Lorraine progressivement entre 1738 et 1801. Quant à Paris, vidée de presque tous les Juifs en 1394, il faut attendre la fin du XVIIIè siècle pour qu’une vraie communauté venue d’Aquitaine, d’Allemagne et d’Avignon y réside à nouveau.
1 Une longue présence en creux
1.1 Que sont devenus les exilés hors du Royaume?
Conduits hors de France par les soldats du roi, ils se réfugient dans des territoires proches (Dauphiné, Savoie, Suisse, Italie, Alsace, Lorraine., Comtat Venaissin..) où ils demeurent là aussi des étrangers aux confins d’Empires et mêlés de nouveau à des Chrétiens hostiles. Il leur faut à nouveau s’intégrer par la langue, travailler dur pour se refaire économiquement, et réussir à garder le ciment de la religion. Selon les territoires, l’exil est plus ou moins difficile.
Comment garder une double identité juive et française hors du Royaume? Certains continuent de parler le français, des poètes écrivent leur souffrance à travers des poèmes, des scribes copient les nombreux récits dans des livres de mémoires. Même en Italie ces exilés continuent de pratiquer les rites français. Un centre d’études rabbinique « à la française » est créé au XVè siècle dans le Piémont par le rabbin Joseph Colon dit Maharik. A Asti, Fossano et Moncalco, une communauté de 600 personnes venues de Provence perdure quatre siècles à partir de 1550, suivant un rite français ashkénaze mêlé au rite séfarade. Les hommes exercent le commerce de la soie.
1.2 En France
Malgré toutes ces persécutions, des Juifs parviennent à se maintenir en France, au prix de conversions la plupart du temps.
1.2.1 Une présence marrane
Les convertis d’Espagne et du Portugal affluent sur la côte atlantique française de St Jean-de-Luz jusqu’en Normandie à la fin du XVè siècle : à Bayonne, Bordeaux, Toulouse, Nantes, Rouen etc. On distingue les « conversos », ou Nouveaux Chrétiens, qui aspirent réellement à la religion catholique, et les marranes (en espagnol « porcs ») qui exercent en secret la religion juive. Même en France ils sont surveillés par les inquisiteurs espagnols qui de temps en temps les réclament à la Fance qui refuse de les livrer la plupart du temps. Ces convertis ont des relations avec des communautés juives européennes (Comtat, Livourne, Piémont, Amsterdam, Hambourg, Londres…) et une identité particulière par leurs métiers, leur ascension sociale rapide et la flexibilité de leur pratique religieuse.
Ils sont commerçants influents, ou médecins aux méthodes empiriques opposées à celles de la scolastique* (on parle même de « médecine juive »). Les Portugais excellent dans le traffic maritime. Parce qu’ils ne portent plus la barbe, s’habillent « comme des Chrétiens », ou se marient dans la noblesse, leurs voisins chrétiens les trouvent menteurs, trompeurs et en ont peur, ce qui crée du ressentiment. Par des Lettres patentes de 1550, Henri II permet à ces Nouveaux Chrétiens l’exercice du Judaïsme en privé et les mêmes droits que les autres citadins. Au plus haut niveau de l’Etat, on consent donc à une présence juive dans l’intimité au nom de leur passé prestigieux et continu, de leurs persécutions, de leur solidarité tribale et familiale et bien sûr de leur apport économique.
1.2.2. A Metz
La ville de Metz, ancienne ville libre du St Empire germanique, est annexée à la France en 1552. En 1567, Charles IX autorise quatre familles juives à s’y installer en tant que pourvoyeuses aux armées. Ces familles prospèrent. Par des Lettres patentes, Henri IV reconnaît officiellement la communauté juive messine en 1603.
1.2.3. A Paris
A Paris, sous Henri IV, quelques Juifs isolés pratiquent ouvertement leur culte. Le médecin juif italien Elie Montalto soigne la reine Marie de Médicis. Pourtant celle-ci promulgue en tant que régente un nouvel arrêté d’expulsion en 1615, ce qui, en abyme, remet en cause l’Expulsion générale de 1394 et de 1501 et l’idée d’un Royaume totalement vide de Juifs. Cet édit ne sera jamais appliqué mais restera juridiquement valable jusqu’en 1791!
1.2.4 Néophytes de Provence, Juifs du Pape convertis
Avant l’expulsion de 1501, la situation s’est tendue en Provence. Des émeutes meurtrières ont eu lieu à Arles en 1484, à Salon en 1485, à Tarascon en 1488-89. Des Juifs sont forcés à la conversion à Marseille en 1481. Des notables provençaux se réfugient dans le Comtat Venaissin. Après 1501, mille juifs environ s’exilent en Italie, dans le Maghreb ou dans les Balkans pendant qu’un millier reste en Provence, dont une très large majorité se convertit en 1501, qu’on appelle « les Néophytes de Provence », les Neofiti.
Dans les Etats du Pape (Comtat et Avignon) une expulsion a lieu en 1569. Certains fuient vers Jérusalem, d’autres se convertissent, entre 1569 et 1578. Mais la majorité reste juive, et demeure installée dans ces états jusqu’en 1791.(voir atricle 3).
Conclusion : après les expulsions, de petites communautés se maintiennent, entre 1394 et 1615, formées de Nouveaux chrétiens, de Néophytes de Provence, de marranes, de Judaïsants « officiels » à Paris et dans le Comtat. Tous ces milieux sont séparés et n’ont pas de relations entre eux, sauf la Provence avec les Etats du Pape. Ils survivent entre tension et acceptation des chrétiens environnants. Mais ils sont maintenus dans un statut d’altérité à de rares exceptions près. Il est reconnu une présence juive de fait mais pas de droit. Ce qui suscite une inquiétude permanente. D’où cette identité mouvante, entre Judaïsme, conversions et retours au Judaïsme.
2 La figure du Juif entre 1394 et 1615
Même si elle est très minoritaire ou a carrément disparu dans certaines provinces, la présence juive continue de s’inscrire fantasmatiquement dans l’imaginaire des rois, des évêques et des élites françaises. Dans le Trésor des chartes des archives royales, de nombreux édits concernant les Juifs sont promulgués.
Le mythe national d’une « Gaule hébraïque » sans référence romaine se mêle au récit biblique. Selon Guillaume Postel (1510-1581), un kabbaliste chrétien, les Gaulois seraient les descendants directs de Japhet, fils de Noé. Des stèles parisiennes en hébreu sont assimilées à des textes de druides. D’où une confusion des peuples élus que seraient les Hébreux et les Gaulois.
Le mouvement humaniste et la création du Collège royal en 1530 par François 1er favorisent l’apprentissage de l’hébreu parmi les intellectuels qui se passionnent pour « l’Hébraïca véritas » *: étude des textes bibliques, des rites juifs, du Talmud, de la Kabbale, qui suscite un intérêt « ethnographique ». Un livre, Des Rites juifs, est imprimé en 1508. Le philosophe Montaigne (1533-1592), lors d’un voyage en Italie, observe les rites à la synagogue de Rome et les retranscrit dans son Journal de voyage (1580-1581). Mais cet intérêt n’est pas sans ambigüité. Les humanistes assimilent le Juif contemporain au biblique, créant ainsi un « Juif imaginaire » idéalisé, figure des origines nationales, du messianisme en vogue au début du XVIè siècle, de l’humanisme et de l’économie florissante. Ce qui n’empêche aucun rejet ni discrimination dans la réalité.
Au Collège royal trois chaires d’hébreu sont créées qui
dureront jusqu’à la Révolution. la première est confiée à Paul Paradis, un Néophyte chrétien italien (début XVIè-1549). Les rois depuis Charles V (fin du XIVè siècle) possèdent des « librairies »* regorgeant de manuscrits en hébreu : on peut citer François 1er, Henri II (32 livres), Louis XIV à l’instigation de Colbert (+ 229 manuscrits). Ces collections seront confiées aux Archives nationales à la Révolution et rejoindront la Bibliothèque impériale en 1862.
Nous verrons dans un autre chapitre comment des écrivains catholiques comme Rabelais ou Marot se sont emparés des références humanistes à l’Ancien testament et à la langue hébraïque pour faire exister dans leurs oeuvres le peuple juif. Comment des auteurs protestants comme le poète Agrippa d’Aubigné ou des dramaturges tel Joachim de Coignac ont identifié les persécutions des Protestants à celles du peuple juif. Comment le philosophe Montaigne, né d’une mère marrane, a fait part dans son oeuvre de sa sensibilité au destin et aux rites juifs. Enfin comment le dramaturge Racine, dans ses deux dernières pièces, Esther et Athalie, a mis en exergue deux récits juifs antiques mêlés à des sources rabbiniques, et en creux a placé en miroir le destin du peuple d’Israël avec celui des Jansénistes* persécutés.
SOURCES
Histoire de la France juive sous la direction de Sylvie-Anne Goldberg (Albin Michel, 2023)
Articles Akadem, MAHJ, Wikipedia
NOTES
scolastique : tradition intellectuelle dominante dans les universités médiévales à partir du XIIè siècle. Elle a pour but d’opérer une synthèse entre la pensée philosophique et scientifique grecque et la théologie chrétienne. Elle est critiquée vivement par les Humanistes, dont Rabelais.
Hébraïca veritas : texte biblique original en hébreu à partir de laquelle ont travaillé des traducteurs latins comme St Jérôme vers +375, qui abandonne la version grecque du Texte, la Septante, rédigée entre -250 et -150.
librairie : au XVIè siècle bibliothèque
Jansénisme : dissidence catholique hérité de la tradition augustinienne (IVè siècle), transmise par Jansénius (1585-1638), un évêque néerlandais. Son Augustinus paru en 1640, met l’accent sur le côté déchu de l’homme, qui ne peut être racheté que par Dieu si celui-ci lui accorde sa Grâce. Ce mouvement est considéré par Louis XIV comme un parti politique d’opposition, et il le fera disparaître en 1711 après d’intenses persécutions.







