Partager la publication "Les Juifs en France et à côté (3) : deux cas particuliers, la juiverie de Paris et les Juifs du Pape. Conclusion"
La juiverie de Paris
Les Juifs sont présents à Paris depuis le VIè siècle et s’y maintiennent jusqu’en 1394, en nombre et fortune variables selon les décisions royales.
1 Topographie
On sait que des commerçants juifs étaient installés dès l’antiquité gallo-romaine à Lutèce, dans la juiverie de la Montagne Ste Geneviève, rue Cujas, près des thermes de Lutèce dans le 5è arrondissement. Puis on les trouve rue Galande (juiverie de St Julien le pauvre). Une nouvelle mention de leur présence apparaît dans l’Histoire des Francs de Grégoire de Tours au VIè siècle, la via Judearia. Ils sont chassés par Dagobert en 636, et reviennent deux siècles plus tard sous les Carolingiens. Ils sont installés dans l’île de la Cité, dans les rues de la Juiverie, de la Pelleterie et de la Vieille-Draperie. Une synagogue est bâtie au IXè siècle au 5 rue de la Juiverie. Il existe un marché au blé, la halle de Beauce, très actif. Les commerçants sont assez aisés et commercent avec les Parisiens et le Royaume. Quand Philippe Auguste les expulse en 1182, leurs maisons et commerces sont donnés à des Chrétiens, la synagogue est détruite pour laisser place à l’église Ste Madeleine-en-l’île. Quand le même roi les rappelle en 1198, les Juifs qui ont fui en Ile de France (Francie) et en Normandie reviennent et s’installent sur la rive gauche rue de la Harpe, rue de la Huchette, (juiverie de la Harpe). Après un passage par la juiverie des Champeaux, aux Halles, vers le milieu du XIIIè siècle leur nombre grossit avec ceux qui viennent d’Angleterre, du Brabant ou de Bourgogne. Ils s’installent sur la rive droite, dans la juiverie St Bon, rue du Franc Mourier puis vers 1308 rue neuve St Merri et rue de la Tacherie dans le même quartier. (4è arrondissement près de la Seine). On y trouvait également une synagogue et une école. D’après des relevés fiscaux de la taille, beaucoup désertent la Cité pour la rive droite. Cependant la population reste très modeste, on compte seulement une cinquantaine de foyers dans Paris vers 1300.
Entre 1306 et 1315, les Juifs sont expulsés par Philippe le Bel, et le cycle des spoliations recommence. Les quartiers de la rive droite et la Cité se sont vidés. Les exilés reviennent peu à peu à Paris, de la Francia, de la Normandie mais aussi de Franche Comté. On les contraint à se regrouper plus au nord est dans la juiverie St Pol (aujourd’hui le Marais) rue des Rosiers, rue des Ecouffes, quartier de la Bastille) à partir de 1358.
2 Démographie
On sait peu de choses car les recensements commencent en France au XIVè siècle. Vers 1290 ils seraient environ mille parisiens juifs sur 100 000 Parisiens.
Puis la population juive décroît après l’affaire des Billettes*de 1290 et la première expulsion. Après 1315 on en compte quelques centaines. Et en 1394, lors de l’expulsion définitive, il reste quelques foyers à St Pol.
3 La vie à Paris
Comme dans le reste du Royaume, les juiveries sont des rues ouvertes où se mêlent Juifs et Chrétiens. Les Juifs se regroupent cependant par affinités religieuses autour des synagogues, des bains rituels et des commerces cacher. On peut constater que les sept juiveries parisiennes n’ont jamais été présentes en même temps. Les Juifs sont commerçants, artisans, mais aussi médecins ou barbiers, ou prêteurs. quand ce n’est pas interdit. Ils forment une classe moyenne ou pauvre, soumis au port de la rouelle, payant des impôts supplémentaires comme « la taille des Juifs » dès 1288.
4 Les traces
Les XIIè et XIIIè siècles sont une sorte « d’âge d’or » de la vie intellectuelle parisienne qui fait suite à celle de Troyes. On sait que de nombreux échanges ont lieu entre l’école talmudique de Judah ben Isaac et les chanoines de l’abbaye St Victor (remplacée aujourd’hui par la faculté de Jussieu) et aussi bien sûr avec les autres écoles talmudiques de Tsarfat et du Sud.
En revanche les traces archéologiques sont très restreintes. On n’a retrouvé ni base de synagogue ni bain rituel. mais des fouilles préventives ont permis de mettre au jour par
hasard des stèles funéraires appartenant à deux cimetières, celui de la rue Pierre Sarazin datant de 1223, puis vidé et donné aux Chrétiens (Bld St Michel/Bld St Germain) lieu de familles aisées et celui des rues du Plâtre et Galande (5è) aux familles plus modestes, datant de 1198 et donné à l’Eglise en 1273. Ils ont fonctionné en même temps. Les stèles inscrites en hébreu (et non plus en grec ou en latin) sont visibles au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme à Paris.
A côté du Royaume de France, les Juifs du Pape de 1274 à 1500 dans le Comtat Venaissin et Avignon
Ancien territoire de Provence, puis du Royaume de Fance, le Comtat Venaissin, qui comprend le sud de la Drôme et le Vaucluse, est acheté par le Saint-Siège en 1274 qui acquiert aussi Avignon, cité-état, en 1348, lieu de la cour pontificale. Des communautés juives provençales sont déjà présentes dans plusieurs villes dont Carpentras, Cavaillon, l’Isle sur la Sorgue et Malaucène. Après
l’expulsion de France de 1306, des exilés arrivent de France dans ces états pontificaux. Le pape Jean XXII les expulse à son tour mais les rappelle en 1326. A partir de cette date ils resteront définitivement.
Pourquoi les papes accueillent-ils les Juifs dans leurs états? Pour des raisons politiques, en voulant renforcer et rendre visible leur pouvoir sur toute population face aux rois de France ; et pour des raisons religieuses, en espérant convertir in fine les Juifs au catholicisme. C’est pourquoi ils leur témoignent une relative tolérance assortie évidemment de restrictions et d’impôts supplémentaires. Contrairement à ce qui se passe en France dans les juiveries, ils sont souvent regroupés dans des rues appelées « carrières » en occitan, situation qui aboutira au XVIè siècle à des ghettos fermés la nuit. Dans cet espace restreint, comme à Venise, les maisons deviennent des
immeubles de plusieurs étages, souvent insalubres et dangereux, menacés de s’écrouler. Ils s’autogouvernent sous la dépendance d’un « baillon » qui rend des comptes aux autorités. Vers 1789 ils sont environ mille à Avignon, et mille en tout dans les autres villes. Ils exercent différents commerces (draps, vivres, corail, parfums, tailleurs pour les Papes) et sont parfois admis à la cour papale. Ils développent un Judaïsme comtadin original avec ses rituels propres en judéo-provençal, et se marient entre familles du Comtat. On trouve des attestations de plusieurs synagogues à Carpentras et à
Cavaillon en particulier, qui ont été reconstruites au XVIIIè siècle dans un style flamboyant rococo. On a la trace aussi de cimetières, dont un qui a été reconstitué récemment à l’Isle sur la Sorgue, avec quelques stèles funéraires. D’autres fouilles mettent en évidence un bain rituel à Cavaillon, ainsi que l’immeuble Beaucaire situé rue Hébraïque, en cours de restauration.
Cet asile est chèrement payé. en argent et en restrictions. Les Juifs sont interdits de mixité avec les catholiques, de soi-disant prosélytisme, de charges publiques et leurs espaces en ville sont de plus en plus restreints. Ils portent la rouelle pour les hommes et des voiles spécifiques ou des cornailles pour les femmes : les « déicides » doivent être stigmatisés.
Moyennant quoi 2000 « Juifs du Pape » seront protégés jusqu’à la Révolution qui les émancipera comme citoyens français en 1791.
Conclusion
Il faut attendre les Lettres patentes *de 1723 pour que se reconstituent officiellement toutes les communautés juives en France, venues de l’étranger, Alsace, pays mosan, Espagne, Etats du Comtat venaissin même si dès la fin du XVè sont arrivés dans le sud ouest des Juifs ou des marranes* d’Espagne et du Portugal, appelés officiellement Nouveaux Chrétiens.
Après l’Angleterre en 1290, l’Espagne en 1492 et le Portugal en 1497, la France à son tour expulse tous ses Juifs entre 1394 et 1501. Au fur et à mesure de la constitution du Royaume de France, des conquêtes de fiefs par les rois, les Juifs sont relégués de plus en plus loin dans les pays qui veulent bien les accueillir. En France leur présence est effacée, les cimetières sont détruits, les synagogues remplacées par des églises, les stèles funéraires servent de pierre de taille, les maisons sont réattribuées à des Chrétiens. Seuls sont
conservés des toponymes comme la rue aux Juifs, la rue de la Juiverie, même si certains sont effacés à leur tour très récemment au nom de l’antiracisme : par exemple la rue aux Juifs d’Evreux en Normandie a été rebaptisée rue David, moins connoté. Par ailleurs ces Juifs « virtuels » demeurent aux frontons des cathédrales, sur des tableaux chrétiens, où ils sont représentés de façon stéréotypée (visages « juifs », chapeaux pointus jaunes, rouelles etc.), hostiles au Christ sur la croix.

Reliquaire de Westphalie en Basse Saxe
1170
à gauche des Juifs au chapeau pointu orchestrent le supplice
De ces exils, de ces souffrances nous avons peu de témoignages directs. Nous pouvons supposer que les intégrations aux pays étrangers ont dû être difficiles, lentes, la langue française ou le provençal étant un obstacle. On peut imaginer qu’ils ont été en proie non seulement à l’hostilité des Chrétiens, mais aussi des Juifs déjà installés. Comment oublier cette identité française, d’abord régionale (France du nord, France du sud), puis nationale, la fierté de Talmudistes brillants, en Champagne comme en Provence, créateurs de deux Judaïsmes, ashkénaze pour l’école de Troyes (qui va infuser dans toute l’Europe centrale et orientale), et « provençal » pour le sud avec des rituels originaux inspirés des rites sépharades espagnols? Partout les Juifs vont être tributaires des pouvoirs en place, empereurs, rois, Eglise catholique romaine et plus tard, à partir du XVIè siècle de l’Eglise protestante.
Pendant longtemps l’histoire de ces exilés sera connue par des chroniqueurs chrétiens ou des livres de mémoire juifs. Pour le temps de l’Histoire, il faut attendre le XIXè siècle pour que se constitue la science historique avec ses sociétés d’études. Grâce aux recherches et aux fouilles (récentes) les communautés médiévales françaises longtemps invisibilisées réapparaissent dans le « récit national » telles un palimpseste.
SOURCES
voir article 1
NOTES
miracle des Billettes : voir article 2
lettres patentes : décision royale législative sous forme de lettre ouverte pour favoriser un destinataire









