Comme deux soeurs (Ahayiot, ahayiot) de Rachel Shalita (2015)

51rgwl-q9nl-_sx195_Le roman raconte le parcours de deux amies d’enfance, Tsiona et Véra, habitant Tel-Aviv du début des années 20 jusqu’en 1947, un an avant la fondation de l’état d’Israël. Elles appartiennent à deux milieux sociaux différents : Tsiona vit avec sa mère Hannah, veuve depuis peu et contrainte de travailler dur tandis que Véra est la fille de deux artistes, son père Léon est peintre et fait des allers et retours entre Tel-Aviv et Paris; et sa mère Dvorah est une ancienne pianiste reconvertie en infirmière. On voit ces deux personnages grandir à travers quelques étapes d’apprentissage fondatrices : dans les deux premières parties le jardin d’enfants, l’école, le départ du lycée à 18 ans, dans les deux dernières parties l’expérience de la vie d’adulte. A 18 ans Véra, dont la mère est morte d’un cancer, part vivre à Paris avec son père qui a là-bas une femme et une fille secrètes ; Tsiona s’engage dans la vie d’un kibboutz de pionniers dans le Néguev. Après une ellipse d’un an, à 19 ans, Véra débarque sans prévenir au kibboutz de Tsiona et s’efforce sans grand succès de s’adapter à la vie rude et collective pour laquelle Tsiona, au contraire, révèle de grandes qualités. L’arrivée d’un rescapé de la Shoah, Yossef, un poète, provoque, après maints rebondissements romanesques, la séparation définitive des deux amies. Véra vit une grande histoire d’amour avec Yossef, mais enceinte quitte subrepticement le kibboutz la veille de leur mariage. En voulant la rejoindre Yossef trouve la mort dans une embuscade de Palestiniens au sud de Tel-Aviv et l’on apprend à la fin que Tsiona, comme Véra, attend un enfant de Yossef. Deux enfants du même père qui seront… »comme des soeurs »?

La romancière dresse le portrait précis et subtil de deux personnages complémentaires : quand Tsiona, très tôt confrontée à la dureté de l’existence (père mort prématurément, milieu pauvre), se révèle pragmatique et engagée dans la construction du pays, Véra est sensible et angoissée, trahie par un père adoré qui a mené une double vie et qu’elle rend responsable de la mort de sa mère. Elle vit difficilement la réalité et préfère traverser toutes ses passions à travers l’art et le roman de Romain Rolland offert par son père, L’Âme enchantée. Dans le choix même des prénoms, Tsiona pour « sioniste » et Véra prénom russe nostalgique des origines, apparaissent les deux facettes contradictoires et peu conciliables de la société juive de Palestine d’avant 1948 : les pionniers bâtisseurs d’un côté et les rescapés des pogroms d’Europe de l’Est de l’autre, épris de liberté. L’amitié pourtant solide des jeunes femmes est mise à rude épreuve par l’Histoire. Tsiona choisit de se battre, elle s’engage dans le Palmach*, une unité d’élite de la Hagganah*, met en sourdine ses émotions personnelles au profit de la vie collective. Véra, au contraire, fraîchement revenue du Quartier latin, véritable « Parisienne’, tente de mettre ses qualités d’artiste au service du kibboutz qui répond à cet élan avec indifférence. » Quelle est la place de l’art et de la liberté dans un groupe socialiste? », s’interroge la romancière, sans trancher entre les deux choix de vie de ses personnages.

L’intérêt du roman est aussi historique. Dans cette littérature dite « de kibboutz », l’auteur  décrit la Palestine des années 20, entre cendres et désert caillouteux, au coeur du « yishouv », le Foyer national juif*. Elle montre la déception qui couve sous l’utopie en n’idéalisant pas la vie au kibboutz, conformiste, uniforme, voire totalitaire. Et raconte un pays déjà divisé avant même d’être créé : les juifs progressistes tournés vers l’avenir et espérant- naïvement?- cohabiter avec les Arabes; les juifs rescapés, individualistes qui n’arrivent pas à couper avec leurs origines européennes, déjà déçus. Quelques faits historiques sont relatés, comme l’émeute (95 morts des deux côtés) entre Juifs et Arabes d’Abu Kabir à Jaffa au sud de Tel-Aviv en 1947 où un véritable écrivain, Yossef Brenner, meurt sous les coups des Arabes.
Ce roman qui se lit facilement n’évite pas quelques clichés inhérents à l’opposition un peu forcée des deux héroïnes et au drame qui se joue entre elles aux accents parfois mélodramatiques. Mais il restitue avec vigueur et poésie, avec humour aussi, une partie peu traitée de l’histoire israélienne d’avant la fondation de l’Etat.

Notes

le Palmach : unité d’élite paramilitaire de la Haganah entre 1941 et 1948. Elle est créée, entraînée et armée par les Britanniques pour lutter contre l’armée nazie de Rommel. Après 1945, recrutée dans l’extrême gauche des kibboutz, elle mène une lutte sioniste contre les Britanniques et les nationalistes arabes. Elle intègre l’armée israélienne en 1948.

la Haganah : branche armée de l’Agence juive, créée en 1920 pour lutter contre les révoltes arabes par des sionistes de droite puis surtout de gauche. Tolérée par les Britanniques jusqu’en 1945, puis combattue par eux, elle intègre l’armée israélienne en 1948.

le Foyer national juif (Yishouv) : désigne jusqu’en 1880, l’ensemble des Juifs implantés depuis des siècles dans l’Empire ottoman. rejoints, à partir de 1882, par des juifs venus d’Europe, immigrant dans le cadre du projet sioniste. Mandatés par la SDN en 1922, les Britanniques sont chargés d’établir un Foyer national juif en Palestine mandataire. En 1948 le Yishouv est constitué de 700 000 juifs.

Comme deux soeurs de Rachel Shalita, traduction de l’hébreu de Gilles Rozier, éditions de l’Antilope.
Rachel Shalita est née en 1949 au kibboutz de Tel-Yossef, en Galilée. Elle est l’auteur de nouvelles, pièces de théâtre et d’une méthode d’apprentissage de l’hébreu.

 

 

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Une réponse à Comme deux soeurs (Ahayiot, ahayiot) de Rachel Shalita (2015)

  1. Charlotte Nacher dit :

    article très instructifs. l’histoire de toute ces préjugés, intolérance et persecutions son insupportables

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