Enseigner la Shoah au collège : entrevue avec un professeur d’histoire-géographie

Rédigé par Reine

les héritiers

Maclarema : Pouvez-vous décrire votre parcours de professeur ?

Professeur : J’enseigne depuis 14 ans. J’ai passé 9 ans dans un collège difficile du Val d’Oise (95) situé à la périphérie d’une ville-dortoir. En 2011 j’ai pu intégrer l’académie de Paris mais sans poste fixe je suis devenue titulaire remplaçante. Depuis 4 ans j’ai connu des collèges des 18ème et 19ème arrondissements. Depuis septembre je suis dans un collège du 19ème classé ZEP (zone d’éducation prioritaire) dont les élèves, de classes sociales défavorisées, sont nombreux à être issus de l’immigration, récente ou non : Afrique subsaharienne, Afrique du Nord, Chine, Pakistan, Sri Lanka, Europe de l’Est. Le thème que nous évoquons, la Shoah, concerne ma classe de 3ème, composée de 18 élèves agités et faibles avec lesquels le contact est souvent difficile.

Maclarema : Sur quel programme vous appuyez-vous pour construire votre cours ?

Professeur : Le programme de 2008 consacre 30% du temps aux deux guerres mondiales et aux régimes totalitaires du XXème siècle. Le génocide des Juifs et des Tziganes se situe au croisement de deux thématiques : l’idéologie nazie et la guerre dite « d’anéantissement » de 1939-1945. Dans le cadre d’un cours le plus possible dialogué, je me suis servie d’un diaporama de documents écrits ou photographiques et j’ai jalonné la progression de 4 étapes : la Shoah « par balles » et les Einsatzgruppen avec un exemple en Lituanie, la conférence de Wannsee, le ghetto de Varsovie et la révolte d’avril 1943, l’étude du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Les années précédentes j’avais montré Nuit et Brouillard de Resnais mais cette année j’en ai abandonné l’idée parce que je trouvais cette classe trop immature. Et, à bien y réfléchir, ce film, malgré toute sa valeur, suscite une émotion trop forte. Il est important de garder une approche plus rationnelle.

Maclarema : Quelles ont été les réactions de vos élèves pendant ces différents moments ?

Professeur : J’ai ressenti plus d’attention de leur part que d’ordinaire. Ils ont exprimé une certaine émotion surtout devant les photographies et une difficulté à envisager l’horreur de ces faits. Il n’y a eu, en tous cas publiquement, ni indifférence ni allusion douteuse ou violente. En revanche j’ai été surprise par leur ignorance, ils semblaient découvrir ces évènements. Seuls quelques-uns se rappelaient leur cours de CM2. On a parlé des plaques commémoratives apposées sur le mur des écoles, certains sont allés regarder celle de leur ancienne école et m’en ont parlé ensuite. Des questions ont germé comme : « Le racisme d’aujourd’hui est-il le même ? » ou « Peut-on justifier le racisme avec de bons arguments ? »

Si je remonte en arrière, sur 14 ans de cours sur la Shoah, je n’ai que deux mauvais souvenirs : un rire d’élève (qui n’a pas contaminé les autres) pendant la vision de Nuit et Brouillard et une réaction antisémite suite à une étude de caricatures de Juifs faites par les Nazis. Mais là je plaide coupable, la notion de caricature étant, on ne le sait que trop bien depuis, problématique pour des enfants de cet âge (14-15 ans).

Maclarema : Justement, à propos de caricatures, comment se sont déroulés les jours qui ont suivi les attentats de janvier ?

Professeur : Le jeudi 8, les élèves jeunes de 6ème ont exprimé surtout de la peur, craignant que le collège ne soit attaqué. Une classe de 4ème souhaitait ne pas en parler. Ma classe de 3ème est arrivée en mode provocateur : « C’est bon, on en a assez, de parler de ça ». Cinq élèves (les plus frondeurs de la classe en temps normal) refusaient de faire la minute de silence.Finalement, après quelques échanges avec eux, ils sont restés alors qu’ils avaient la possibilité d’aller en permanence. Les 13 autres, pendant l’échange, avaient gardé le silence, ce qui m’a rendue perplexe : hypocrisie, rien à dire, peur des petits caïds de la classe ou au contraire peur de dévoiler leur adhésion à la minute de silence? D’ailleurs l’un de ces silencieux est venu me voir après le cours pour me dire qu’il avait acheté Charlie Hebdo pour le soutenir.

Le lundi 12, après les 3 jours d’attentats, les élèves de 4ème ont voulu parler, et voici ce qui ressort de cet échange : la grande notoriété de Dieudonné via les réseaux sociaux et la notion du « 2 poids, 2 mesures », une adhésion quasi unanime aux théories complotistes en ce qui concerne la traque et l’arrestation des terroristes, le problème des caricatures « qui insultent l’Islam », la classe se déclarant toute entière « non Charlie », le manque terrible d’empathie pour les victimes sauf un qui a dit « qu’on ne peut quand même pas tuer pour des caricatures ».

Maclarema : Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Professeur : Je me demande pourquoi, dans le programme officiel, on emploie le terme de « génocide » et non pas celui de Shoah, alors qu’on nous demande de traiter de la spécificité de ce génocide.

Enfin je veux redire qu’à aucun moment, devant moi, il n’a été fait état de propos ouvertement antisémites. En classe les élèves sont restés respectueux du cadre citoyen de l’école. Mais pas d’angélisme pour autant : ce qui peut se penser ou se dire en-dehors de ce périmètre ne nous parvient pas forcément.

Affiche du film Les Héritiers, de Marie-Castille Mention-Shaar (2014) __

Ce contenu a été publié dans antisémitisme-racismes. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Enseigner la Shoah au collège : entrevue avec un professeur d’histoire-géographie

  1. Eve lavaleve dit :

    Merci pour cette interview témoignage tres interessant.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *