Hommage à l’écrivain Aharon Appelfeld

La littérature israélienne a perdu en un an deux de ses grands écrivains, Aharon Appelfeld en janvier et Amos Oz en décembre 2018 (article Judas) . Je parlerai aujourd’hui du premier dont j’ai lu plusieurs livres et qui me touche particulièrement. Cet écrivain très prolifique – il a publié plus de 40 livres, romans, nouvelles ou poèmes, traduits en 35 langues- se revendiquait, non comme écrivain israélien mais comme « un écrivain juif en Israël ». Après Primo Levi ou Elie Wiesel, il était l’un des derniers survivants à transmettre l’expérience incommunicable de la Shoah. Mais il refusait d’être considéré comme un écrivain de la Shoah, craignant que la « catastrophe » comme il la nommait, ne devienne en littérature un objet historique ou sociologique. Très méfiant envers les discours « gelés », réticent à s’exprimer publiquement sur le conflit israélo-palestinien (à l’inverse d’Amos Oz ou de David Grossman), tout en approuvant, en homme de sensibilité travailliste, la solution à deux Etats, il prônait une littérature  » de l’exil » apte à transmettre une expérience SINGULIERE, la seule capable de donner une voix aux disparus.

Aharon Appelfeld à 5 ans

 

Biographie

Aharon Appelfeld (de son vrai prénom Erwin) est né en 1932 près de Czernowitz*, en Roumanie, dans la région moldave de Bucovine* (aujourd’hui en Ukraine). Ses parents appartiennent à la bourgeoisie juive assimilée, intellectuelle, s’exprimant en allemand*  et parlant le ruthène*, le français et le roumain. Ses grands-parents pratiquants lui apprennent le yiddish. Cette enfance heureuse est brutalement interrompue par la seconde guerre mondiale. Sa mère est fusillée par les fascistes roumains qui ont pris le pouvoir en 1940 (coup d’état d’Antonescu) (article La longue histoire des Juifs en Roumanie). Il connaît la vie de ghetto puis à la suite des accords entre Hitler et Antonescu, il est séparé de son père et est déporté dans un camp en Transnistrie*en 1941, dont il s’échappe fin 1942. Il se cache dans les forêts avoisinantes « Nous étions comme des animaux » écrit-il. Il vit pendant deux ans au milieu de « gangs » ukrainiens, de marginaux, d’orphelins juifs comme lui. En 1944 il est libéré par l’Armée rouge qui l’emploie comme garçon de cuisine 9 mois puis il traverse, avec certains orphelins et des Partisans, l’Europe à pied jusqu’à Naples où il est recueilli par l’Alyat Hanoar* qui l’envoie en Palestine (1946). Il apprend l’hébreu, travaille la terre dans une école agricole, fait son service militaire en 1949 dans le pays devenu Israël, et commence à tenir un journal. Il étudie le yiddish, qu’il a oublié, à l’Université de Jérusalem, enseigne la littérature et se met à écrire à partir de 1950 en hébreu. Il retrouve son père en Israël en 1957. Il fait des rencontres décisives, Samuel Agnon*, Paul Celan* son compatriote et Philip Roth qui en fait un personnage de Opération Shylock. Certains de ses livres obtiennent des prix prestigieux, comme le prix Médicis étranger pour Histoire d’une vie en 2004. Il meurt le 4 janvier 2018 en Israël.

Je me suis attardée sur sa vie car elle est indissociable de son oeuvre. La disparition de la culture juive du « yiddishland » et son oubli des autres langues familiales, l’expérience de survie après la disparition de sa famille, l’affrontement des langues perdues de son enfance et de l’hébreu moderne imposé à « l ‘homme juif nouveau israélien », affrontement tragique qui provoque chez lui une sorte d’aphasie au moment de son émigration, tous ces thèmes sont au coeur de son oeuvre, quels que soient les personnages. Ecrivant non sur la Shoah en général mais sur des »hommes juifs » en particulier, dans un style concis, concret, dénué volontairement de tout pathos, il ne convoque pas la mémoire, « pour lui objet de sciences et de commémorations », mais l’acte de réminiscence vivant, palpable, « charnel ». Il fait resurgir non une douleur redondante et pathétique mais par la force sensible et musicale des mots , des silences (les blancs) et du rêve, il livre des pans de son enfance perdue et fait partager les sensations primitives développées pendant son refuge dans les forêts, le rapport à la terre nourricière par exemple, prolongement du mythe de Robinson Crusoé. Cette quête du paradis perdu, il choisit, à son corps défendant, de l’accomplir en hébreu, langue ancestrale de la religion de ses grands-parents, ressuscitée en langue vernaculaire en 1948 et seule capable de parler au nom des langues englouties et de ramener « le juif chez lui ». Il faut « accepter la perte (êtres chers et langues), trahir pour rester fidèle ». Accepter aussi de survivre, malgré la culpabilité, pour faire renaître le monde anéanti. L’écriture, « extension de nous-mêmes », est dialogue entre les morts et les vivants et permet d’accéder sensiblement aux vies que nous n’avons pas vécues, de guérir « un moi flottant entre passé et présent, oubli et réveil ».*

Pour terminer je vous conseille deux romans qui m’ont bouleversée.

La Chambre de Mariana (éditions de l’Olivier, 2008) : Hugo, enfant juif de 11 ans, est confié par sa mère à Mariana, prostituée ukrainienne, pour échapper au ghetto. Pendant deux ans il vit dans le minuscule placard de la chambre de Mariana. De là il entend ses ébats avec ses clients allemands et apprend le sort funeste des Juifs de la ville. Totalement immobile et inoccupé, il est visité par les fantômes de sa famille. La distinction entre le bien et le mal, fondamentale dans le Judaïsme, a totalement disparu, dans la ville (où se commettent d’atroces exactions) et dans la chambre où Mariana entretient avec lui une relation trouble. L’armée soviétique libère l’enfant mais fusille Mariana accusée d’intelligence avec les Allemands. Tout est mort pour Hugo qui rejoint d’autres orphelins dans la forêt.

Le Garçon qui voulait dormir (éditions de l’Olivier, 2011) : Erwin, adolescent rescapé de la Shoah, est emmené à travers l’Europe jusqu’à Naples dans un camp d’orphelins préparés à émigrer en Palestine en 1946. Pendant le voyage il dort et ce sommeil lui permet d’entendre les voix des gens de sa famille avec lesquelles il dialogue sans se réveiller. Il sort du sommeil, est transformé en soldat-agriculteur israélien, rompant avec le Juif du ghetto, du schtetl ou de la bourgeoisie juive de la MittelEuropa. Il prend alors conscience qu’il veut devenir écrivain, comme son père qui s’essayait sans succès à écrire des livres en allemand, après son travail. Refusant la langue de l’ennemi, Erwin s’approprie l’hébreu lettre par lettre.
Le roman est dense, formé de courts chapitres. Il montre aussi les débuts du futur Etat d’Israël, construit sur les ruines d’un monde perdu mais aussi sur des dénis, une gêne et un certain mépris vis-à-vis de ces réfugiés misérables qu’il faut à tout prix métamorphoser jusqu’à les faire changer d’identité et les ancrer dans un présent conquérant pour oublier le passé.
Erwin accepte de devenir Aharon, mais en préservant son intégrité par l’écriture.

NOTES

Les expressions entre guillemets sont des citations de l’Héritage nu (éditions de l’Olivier 2006) qui réunit 3 conférences données par l’auteur aux USA entre 1980 et 1991.

Valérie Zénatti qui a traduit la plupart de ses oeuvres vient d’écrire un livre d’hommage à Appelfeld : Dans le faisceau des vivants (éditions de l’Olivier) article du Monde des livres 25/01/2019.

Czernowitz : (aujourd’hui Tchernivtsi en Ukraine) appartenait jusqu’en 1918 à l’empire austro-hongrois et après 1918 à la Roumanie moldave. Ville intellectuelle avec une forte communauté juive, surnommée « la petite Vienne » ou la « Jérusalem de Bucovine ». (voir article d’Appelfeld dans le Courrier international)

Bucovine : région nord ouest de l’ancienne Moldavie, partagée en deux depuis le pacte germano-soviétique de 1939 : le nord à l’URSS (Ukraine) le sud à la Roumanie

en allemand : la Bucovine appartenait à l’Empire austro-hongrois jusqu’en 1918

ruthène : langue slave aujourd’hui éteinte à l’origine de l’ukrainien.

gouvernorat de Transnitrie : la Bucovine, et toute la région qui s’étend de l’est du fleuve Dniepr à Odessa au sud, est reprise à l’URSS par le gouvernement fasciste roumain d’Antonescu en 1941. Dans ce territoire celui-ci fait déporter les Juifs de Moldavie et d’Odessa (185 000 personnes), les résistants roumains et les Roms, qui meurent de froid, de faim, de maladie ou d’exactions des Einsatzgruppen. Les survivants deviennent soviétiques en 1944, puis émigrent pour la plupart aux USA ou en Israël.

Alyat Hanoar : mouvement sioniste créé en Allemagne en 1933 qui se charge après la guerre de faire émigrer en Palestine les enfants juifs orphelins rescapés.

Samuel Agnon (1888-1970) : romancier de langue hébraïque né en Galicie, qui émigre en Allemagne puis en Palestine. Prix Nobel en 1966, mentor d’Appelfeld.

Paul Celan (1920-1970) : poète roumain de langue allemande né à Czernowitz, qui a vécu les mêmes expériences traumatisantes qu’Appelfeld qu’il a rencontré. Il émigre en France en 1955 où son oeuvre est reconnue. Il se suicide en 1970. Il laisse une oeuvre poétique abondante et des centaines de lettres écrites à sa femme et à son amante, la romancière autrichienne Ingeborg Bachmann.

 

 

 

 

Ce contenu a été publié dans antisémitisme-racismes, culture, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Hommage à l’écrivain Aharon Appelfeld

  1. Evelyne Merigous dit :

    Merci Reine pour cet article qui me donne envie de lire davantage cet auteur dont je n ai lu que le dernier ouvrage paru et que j ai offert à des amis .

  2. charlotte dit :

    la photo de Aharon Appelfeld à 5 ans devant son cheval en bois puis l’article de Reine qui décrit sa vie , ses péripéties et l’influence sur son écriture en effet donne envie de lire cet auteur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *