Le Complot contre l Amérique, roman de Philip Roth (2004)

A travers neuf chapitres datés de juin 1940 à octobre 1942 le romancier nous entraîne dans l’histoire de la famille Roth qui vit dans la banlieue de Newark ( New Jersey), dans le quartier juif de Weequahic. Il imagine que l’aviateur Charles Lindbergh a battu le démocrate Franklin Roosevelt aux élections de 1940 et que les conséquences de cette élection menacent puis terrorisent la communauté juive américaine. Par les yeux du narrateur prénommé Philip, 7 ans, nous voyons comment le cadre historique ainsi créé se répercute sur les personnages qui appartiennent à la famille ou au quartier : Bess la mère, Herman le père, Sandy le grand frère, Alvin le cousin, Evelyn la tante maternelle et son mari le rabbin Lionel Bengelsdorf, Monty, l’oncle paternel qui ne pense qu’à gagner de l’argent, mais aussi les voisins, les Wishnow et leur fils Seldon, ou encore l’ami Earl avec lequel le narrateur augmente sa collection de timbres et fait les 400 coups.
Le nouveau Président, admirateur d’Hitler, en signant avec l’Allemagne et le Japon un pacte de non-agression, se rallie de fait à l’Axe, et attaque violemment les bellicistes qu’il accuse d’être aux mains des Juifs. Lui-même, héros de l’aviation mais immature en politique, est le jouet de groupes ouvertement fascistes comme *America First, ou pro-nazis comme le *Bund germano-américain, ou de personnalités comme le vice-président Wheeler ou le ministre Henry Ford, antisémites notoires. Peu à peu se mettent insidieusement en place des mesures visant à disperser les Juifs en les forçant à déménager dans des régions reculées du pays. Un Bureau d’assimilation, dirigé par le rabbin Bengelsdorf et sa femme Evelyn, collaborateurs zélés du couple présidentiel, organise les départs. Les Wishnow en feront les frais de façon tragique. Certaines familles tentent de s’opposer à ce nouvel ordre en émigrant au Canada. Le cousin Alvin qui vit avec les Roth part se battre en Europe contre Hitler et en revient mutilé. Herman Roth, qui s’est opposé vivement au rabbin et à Evelyn refuse de partir de Newark, même après avoir perdu son emploi. La communauté juive, surveillée par le FBI, s’adjoint une milice organisée par la mafia juive locale. Le journaliste juif Winchell, très écouté à la radio, invite par des discours agressifs et parfois démagogues, le peuple américain et les Juifs en particulier à résister. Il se porte candidat aux futures élections présidentielles mais son assassinat provoque dans tout le pays des pogroms, une sorte de « Nuit de cristal ». Lindbergh disparaît avec son avion et le vice président Wheeler organise un coup d’état (The plot) en octobre 1942 où, parmi d’autres, la femme du Président et le rabbin Bengelsdorf sont arrêtés.
Par une chute très romanesque la femme du Président, Anne Lindbergh déjoue le coup d’état et provoque des élections qui rétablissent Roosevelt, la démocratie et provoquent l’entrée en guerre des Etats-Unis. Au chapitre 8, l’auteur ouvre une brèche dans le futur en livrant des hypothèses fantaisistes sur le sort de la famille Lindbergh.

A l’instar de Philip.K.Dick dans Le maître du Haut Château (1962), Philip Roth nous propose un roman *u-chronique qui bouleverse la réalité historique. Cette astuce romanesque lui permet d’explorer non seulement l’antisémitisme rampant de son pays, mais aussi les zones d’ombre de l’Histoire et son corollaire, l’impensé collectif. Ainsi il s’appuie sur des personnages réels notifiés dans un post-scriptum à la fin du livre : les Lindbergh et leur enfant enlevé et assassiné, couple charismatique dont l’antisémitisme était notoire, le sénateur Wheeler, ancien démocrate devenu isolationniste et partisan d’un rapprochement avec Hitler, le maire de New-York La Guardia qui a accompli le trajet inverse, le polémiste Winchell  et surtout en filigrane le portrait quasi hagiographique de Roosevelt. Et que dire des personnages, ancrés dans le réel de l’auteur : l’auteur est ce narrateur de 7 ans (il est né en 1933) qui vit la grande Histoire à travers ses histoires d’enfant et ses peurs symbolisées par la cave, lieu infernal peuplé des fantômes des morts. Le double discours autobiographique, émotions de l’enfant enchevêtrées à la réflexion de l’adulte, permet d’instruire et d’émouvoir le lecteur. Voilà une famille juive modeste, bien intégrée et adepte des valeurs démocratiques américaines qui se trouve touchée et fragmentée en son sein même par les événements. Les personnages sont très fouillés, attachants parce que complexes. Alvin le héros mutilé devient un acolyte de la mafia; Evelyn, la tante fragile, a entraîné dans son aveuglement idéologique le grand frère Sandy et a provoqué des conflits entre ses parents et lui; les nouveaux voisins italiens catholiques, au contraire, se révèlent être pleins d’humanité; le narrateur lui-même n’est pas exempt de coups bas : il provoque l’exil tragique de son ami Seldon et ne supportant plus ni sa propre judéité ni le dysfonctionnement de sa famille, fugue vers un orphelinat chrétien!

Alors pourquoi Philip Roth, qui poursuit ici son oeuvre autobiographique commencée avec Portnoy et son complexe en 1969, met-il à l’oeuvre et à l’épreuve une « contre-histoire » écrite par intermittences au moyen d’images hallucinatoires et chaotiques? (je renvoie en particulier aux passages des deux derniers chapitres qui suivent l’assassinat de Winchell, concernant les pogroms et le « voyage vers l’Enfer » de Herman et Sandy Roth vers le Kentucky). Deux raisons me semble-t-il :

La phrase d’ouverture du roman : « C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle », m’incite à penser que l’auteur né aux Etats Unis ressent pour lui, et au nom de sa communauté, une crainte fondée et sur l’antisémitisme insidieux qui sévit aux USA et aussi sur une immense culpabilité vis-à-vis des Juifs européens exterminés pendant la Shoah. Car il est vrai que l’extermination des Juifs n’a pas été la priorité des Américains pendant la guerre, c’est un euphémisme de le dire. Donc les scènes fictives d’émeutes antisémites, comme les mesures  d’expropriation des Juifs visent à importer en Amérique, dans le roman, l’Histoire européenne des années 1930-1940 et contribuent à faire de la banlieue de Newark une sorte de *shtetl menacé. D’ailleurs Sandy le frère aîné ne traite-t-il pas  ses parents de « Juifs du ghetto »?
Par ailleurs ce roman paraît aux USA en 2004, dans le sillage du 11 septembre 2001. Le traumatisme collectif provoqué par l’attentat est à même de réveiller sur le long terme les peurs et les ostracismes qui couvent au sein de la société américaine (peur et haine des Musulmans, des Noirs, des Juifs, des Hispaniques…) Roman visionnaire à l’aune du monde actuel.

J’ai beaucoup aimé ce roman comme beaucoup d’oeuvres de Roth. L’écriture en est fluide et très minutieuse. L’auteur sait allier le tragique, l’humour, l’ironie, l’auto-dérision. Et la narration est une machine redoutable qui s’emballe et ne vous lâche plus.

NOTES

America first : comité créé en octobre 1940 par l’aile extrême droitiste des Républicains                                avec Lindbergh comme porte-parole. Ce mouvement prône                                                          l’isolationnisme et s’oppose à l’interventionnisme de Roosevelt.
Ce terme a été repris comme slogan par Trump lors de sa campagne                                          électorale et s’apparente à une longue tradition d’extrême droite depuis la                              guerre de sécession.

le Bund : organisation germano-américaine pro-nazie des années 1930. Dirigée par Fritz                      Kuhn elle promeut une image favorable de l’Allemagne nazie aux USA. Elle                              s’oppose violemment à Roosevelt et qualifie son New Deal de « Jew Deal ».                               Elle compte 25 000 adhérents. Elle est interdite définitivement en 1945.

u-chronie : réécriture de l’Histoire à partir de points historiques réels modifiés.

shtetl : bourgade juive en Europe centrale et orientale avant 1939.

Philip Roth (1933-2018) : romancier américain né à Newark. Parmi ses nombreuses oeuvres : Portnoy et son complexe (1969)-Quand elle était gentille (1971)- La Contrevie (1989)-Opération Shylock (1995)-Pastorale américaine (1999)-La Tache (2002)-Un Homme (2007)-Indignation (2010)-Nemesis (2012)
Après 2012 P.Roth décide d’arrêter d’écrire.

The Plot against America (2020) : série adaptée du roman, de 6 épisodes, par David Simon, visible depuis le 17 mars 2020 sur OCS city. Avec Winona Rider et John Turturro.

 

Ce contenu a été publié dans antisémitisme-racismes, culture, avec comme mot(s)-clé(s) , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *