Le Fils de Saul, de Laszlo Nemes (2015)

affiche-le-fils-de-saul-500x667Rédigé par Reine.

J’ai beaucoup hésité avant d’aller voir ce film. Par crainte sans doute et d’être rattrapée par l’angoisse provoquée par l’histoire de ma famille, et de retomber dans ce vieux débat qui a jalonné par le passé les films qui traitaient de la Shoah, comme Kapo de Gilles Pontecorvo (avec ce fameux travelling tant décrié par Jacques Rivette, 1961), Portier de nuit de Liliana Cavani (1974  ), La Liste de Schindler de Steven Spielberg (avec une contre-plongée sur la douche très critiquée, 1993), La Vie est belle de Roberto Benigni (1997), La Trêve de Francesco Rosi, d’après un livre de Primo Levi (1997), ou plus récemment La Rafle de Rose Bosch (2010). Comment filmer l’inmontrable, l’irreprésentable, l’indicible sans trahir, sans rendre le spectateur voyeur, en introduisant de la fiction? Les voies empruntées par Alain Resnais dans le début de Nuit et brouillard (1956 ) et Claude Lanzmann dans Shoah (1985  ) ou Sobibor (2001  ) paraissaient les seules acceptables, tout dire, ne rien montrer. Malgré le Grand Prix reçu par Nemes à Cannes en 2015 et des critiques souvent élogieuses (même Claude Lanzmann, grand gardien du temple, a dit « Je ne dirai jamais aucun mal de ce film »), j’ai été guidée, me semble-t-il, plus par une sorte de devoir familial, un hommage à mes grands-parents déportés, que par une réelle envie.

Le synopsis est simple : l’action , qui s’étend sur un jour et demi, se situe dans le camp d’Auschwitz, en août 1944. Un déporté juif hongrois, Saul Ausländer( l’étranger en allemand), Sonderkommando* depuis quelques semaines, croit reconnaître son fils dans le cadavre d’un adolescent qui vient d’être gazé. A partir de cet instant une obsession va l’animer, le ré-humaniser : inhumer dignement ce jeune homme et trouver un rabbin qui puisse dire le kaddish*. Cette quête fiévreuse croisera deux autres événements (ce qui peut paraître beaucoup dans un temps si resserré) : la prise des 4 seules photos* de l’extermination par Alex, autre déporté, et un soulèvement préparé par des déportés du même bloc.

La technique cinématographique employée fait corps avec le sujet. Le format du film est étroit, la caméra portée « à l’épaule » suit pas à pas Saul, soit de dos (on pourrait dire de « nuque »), soit de face. Le personnage est de tous les plans,  toujours en mouvement mais visage impassible, sans affect, les arrière-plans sont le plus souvent flous, la bande-son est très présente, composée de hurlements, d’aboiements de chiens et d’hommes; le hongrois, l’allemand et le yiddish se superposent et se cognent, le bruit et la vision des pelletées de charbon, du feu et des cendres rend palpable la dimension industrielle du génocide*.

La recherche compliquée et très risquée de Saul est mise en parallèle avec des arrivées de plus en plus massives de Hongrois*, la machine à tuer tourne à plein régime, Saul et ses compagnons d’enfer « travaillent »sans plus s’arrêter.

Les plans de la fin amènent une sorte de répit provisoire, de purification par l’eau  (le corps du « fils » recouvert d’un linceul échappe à Saul et est entraîné par le courant). La forêt de bouleaux, dégagée des fumées de cendre, paraît protéger les déportés en fuite qui seront vite rattrapés par les nazis.

Ce film s’est inspiré des témoignages de Sonderkommandos d’Auschwitz, publiés sous le titre Des Voix sous la cendre. Il est à la fois très réaliste (rien n’est caché des opérations de nettoyage qui suivent le passage dans la chambre à gaz, des rapports de violence à tous les niveaux, de l’arbitraire et de l’aléatoire) et en même temps est une parabole : ce fils que Saul s’invente et qu’il veut soustraire aux flammes pour l’enterrer religieusement permet de redonner un sens à ce qui n’en a aucun, dans cette catastrophe absolue de l’Histoire de l’humanité. Le cinéaste, dont c’est à 38 ans le premier long-métrage, à travers Saul , interprété a minima et très justement par le poète hongrois Géza Röhrig, nous fait « vivre »un chemin éprouvant, implacable qui n’emprunte plus la voie historique et intellectuelle de Lanzmann mais une voie fictionnelle et sensorielle. Au moment où les derniers témoins de cette tragédie disparaissent, une nouvelle génération d’artistes s’approprie autrement cette période jusqu’ici sanctuarisée. Même si l’on peut reprocher à Laszlo Nemes un certain maniérisme esthétique qui peut agacer, il n’en reste pas moins que c’est un film prenant , marquant et qui fera date dans la longue cohorte des oeuvres traitant de la Shoah.

 

Notes

Sonderkommando : unité de déportés dans les camps d’extermination, forcés de participer au processus de la solution finale (chambres à gaz et crématoires). Sur 2000 déportés d’Auschwitz ayant « travaillé » à ces tâches entre 1942 et 1944, 10 ont survécu.

Kaddish : prière à Dieu. Lors des enterrements on dit le » kaddish des endeuillés », texte de consolation pour les vivants et les morts.

Les 4 photos d’Auschwitz : ont été effectivement prises clandestinement en août 1944 par un déporté juif grec. Elles sont le seul document visuel sur l’extermination et les fours crématoires. On peut les voir au Mémorial de la Shoah à Paris et dans les livres d’histoire.

Raul Hilberg, historien américain, a magistralement étudié le caractère industriel de la Shoah dans son essai La Destruction des Juifs d’Europe (1961) Folio histoire.

Déportation massive des Hongrois : Les nazis ayant occupé tardivement la Hongrie en mars 1944,  564 500 juifs hongrois furent exterminés entre juin et août 1944. C’est à ce rythme infernal que fait allusion le film.

Saul, en hébreu « désiré », est un personnage biblique du livre de Samuel, premier Roi des Israélites en terre d’Israël. Il eut pour tâche de libérer son pays des Philistins.

 

Le Fils de Saul, en salles dans toute la France.

 

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