Le temps d’Olga et des autres

« Antan est l’endroit situé au milieu de l’univers », ainsi commence le roman d’Olga Tokarczuk (1), écrivaine polonaise à laquelle a été décerné le prix Nobel 2018 : Dieu, le temps, les hommes et les anges (2)

Nous voici d’emblée plongés au cœur de l’espace et du temps.

L’espace c’est ce village d’Antan et les quelques villages alentour et, au-delà, de manière floue : la Pologne, la Russie, l’Allemagne. Mais c’est aussi l’espace d’un Dieu aux multiples facettes, qui n’en finit pas de faire et défaire le monde. Huit mondes exactement dans le jeu qu’un rabbin a donné au chatelain d’Antan. « Dans le huitième monde, Dieu est déjà vieux. Sa pensée est de plus en plus débile, le verbe bredouille… Les confins du monde tombent en poussière ».

Le temps c’est le temps de chacun : le temps de Misia, le temps de Paul dont le nom est Divin, Paul Divin, le temps de la glaneuse, le temps du chien Lalka aussi qui se conjugue toujours au présent sans oublier le temps des anges… Un temps pour chacun dans chacun des courts chapitres qui composent le livre. Le temps que naissent, vivent et meurent Misia et son frère Isidor si fragile et en même temps si accroché à la vie.

C’est aussi le temps de la Pologne : le temps d’une Pologne russe où les hommes sont enrôlés par le tsar en 1914, puis d’une Pologne occupée par l’Allemagne dans les années 1940 où se déploie la Shoah, enfin d’une Pologne communiste où certains grimpent les échelons et où d’autres se font arrêter sous n’importe quel prétexte.

(1) Olga Tokarczuk est née en 1962 à Sulechow en Pologne. D’abord psychothérapeute, elle se consacre ensuite à l’écriture. Elle défend les droits des minorités en Pologne et est une féministe engagée. Elle a écrit de nombreux romans traduits dans plusieurs langues et a obtenu le prix Nobel 2018.
(2) Prawiek i inne czasy (1996) – roman publié en français sous le titre Dieu, le temps, les hommes et les anges, traduit par Christophe Glogowski, Paris, Éditions Robert Laffont, coll. « Pavillons. Domaine de l’Est », 1998, 340 p. Le livre est disponible en poche.

C’est au milieu du livre, on est au début de 1945, que Geneviève, la mère de Misia et Isidor, découvre une scène qui la laisse à jamais incapable de marcher et nous profondément bouleversés : « Les camions (allemands) envahirent les prés. Des soldats sautèrent du premier véhicule et se rangèrent en ligne… De l’ombre des marronniers émergea une colonne de gens. Ils couraient, trébuchaient, se relevaient, trainaient des valises, poussaient des landaus… C’est alors seulement qu’elle reconnut le vieux Szlom, sa lévite déboutonnée ; la femme de Szenbert en robe bleue accompagnée de sa fille qui portait un bébé ; le rabbin fluet que l’on soutenait par les bras. Elle vit très distinctement Elie qui tenait son fils par la main… Les gens couraient dans tous les sens… du coin de l’œil, Geneviève aperçut des flammèches au bouts des canons et, l’instant d’après, elle fut assourdie par les rafales d’armes automatiques… Elie gisait recroquevillé dans l’herbe. Pour la première fois depuis des années, Geneviève le revit de près. Elle s’assit à côté de lui, et plus jamais ne put se relever »

Si dans le livre d’Olga Koturczak et, qui sait, dans la vie, les anges et les âmes accompagnent les hommes et les femmes, Olga Koturczak n’oublie pas non plus les objets. Ainsi du moulin à café qui apparait au début du livre et qu’Anelka, la fille de Misia emporte à Kielce, la ville où elle vit désormais. « Les choses durent ; et cette durée relève plus de la vie que quoi que ce soit d’autre. » Encore une histoire de temps.

Un livre qu’on n’est pas près d’oublier…

 

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