Les Juifs en terres d’islam : seconde partie, XXè siècle, le temps de l’exclusion et de l’exil

Couple de Juifs Oran 1950     

Dans l’article précédent nous avons vu que les Lumières européennes avaient pénétré dans les pays musulmans et avaient attiré à elles les Juifs en quête d’égalité, rendant obsolète le statut de « dhimmi ». La colonisation et l’influence françaises dans le Maghreb et britanniques au Moyen-Orient accélèrent le processus d’émancipation. Les Juifs, de plus en plus urbanisés, se rapprochent des colonisateurs et s’éloignent des Musulmans dont la supériorité est menacée à la fois par les guerres d’indépendance des Grecs, Serbes, Bulgares et Roumains qui rompent avec l’Empire, et par la colonisation qui remplace la loi islamique par les lois européennes. En Algérie les Juifs obtiennent la nationalité française par le décret Crémieux en 1870, ce qui leur donne de facto un statut supérieur à celui des Musulmans (sans pour autant être à égalité avec les colons français). En voie d’assimilation ils s’habillent à l’occidentale, étudient en français, donnent des prénoms français à leurs enfants. Globalement la colonisation au Maghreb ou au Levant favorise les classes aisées urbaines et instruites qui commercent avec les colons. En Iran l’Alliance israélite universelle crée à partir de 1898 des écoles où sont enseignées les cultures françaises et perse, l’hébreu disparaissant du cursus. Grâce aux Anglais et aux intellectuels iraniens des droits civiques et juridiques commencent à être accordés aux Juifs dans le cadre de la révolution constitutionnelle du pays. Idem en Turquie où Mustapha Kemal crée en 1923 une république laïque  qui abolit la notion de minorité. En Egypte, protectorat britannique de 1914 à 1953, les Juifs sont bien intégrés à la population et ont un rôle prépondérant dans l’économie, mais n’ont pas de droits civiques. Certains d’entre eux défendent même le nationalisme égyptien et luttent intellectuellement contre les Anglais. De nombreux Juifs rejoignent par ailleurs les mouvements et partis communistes qui émergent au sein des pays arabes.

Or dès la fin du XIXè siècle se développent en même temps des mouvements nationalistes plus ou moins antagonistes : un nationalisme juif, le sionisme, qui prône le retour des Juifs en Palestine et un nationalisme arabe, né entre autres des mouvements anti-colonialistes, qui revendique un héritage commun à tous les pays arabes et appelle à établir une seule nation panarabe sécularisée qui s’étendrait du Maroc au Golfe persique. D’abord tourné contre l’Empire ottoman vu comme multiculturaliste (grande révolte arabe de 1916 à 1918 où le chérif de La Mecque s’empare de Damas avec l’aide des Britanniques,) il devient un mouvement anti-occidental quand les Français et les Anglais se partagent les territoires ottomans libérés en créant, contre les aspirations arabes laïques, des Etats confessionnels (suites de l’accord Sykes-Picot de 1916). Pendant la Seconde guerre mondiale certains pays comme la Tunisie, le Maroc ou la Turquie protègent le plus souvent les Juifs quand d’autres comme l’Irak ou le Mufti de Jérusalem collaborent avec les Nazis.

Après 1945, la décolonisation progressive des états d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, et surtout la création en mai 1948 de l’état d’Israël après une guerre d’un an entre Juifs et Arabes, clivent davantage encore les communautés juives et arabes. Pour les Arabes qui identifient leur combat contre l’occupant à celui des
                                                                                                 Juif expulsé d’Egypte 1956

Palestiniens et les soutiennent militairement pour six d’entre eux, les Juifs sont assimilés à Israël, donc à l’Occident colonisateur. Les conflits gagnés par Israël et perdus par les nations arabes de 1956 et de 1967, voire de 1973, déchaînent les passions. Dans de nombreux pays arabes indépendants  le sort des Juifs s’aggrave : au Maroc pogrom à Oujda en 1948, ou confiscation des passeports dès 1956, au Yémen dhimmitude appliquée rigoureusement, en Irak, en 1950, nationalité retirée aux Juifs irakiens assimilés à des « criminels » sionistes, bombes lancées contre des institutions juives à Bagdad en 1951, expulsion des Juifs d’Arabie saoudite, en Lybie émeutes anti-juives sanglantes dès 1945, en Syrie pogrom d’Alep en 1948, création de ghettos juifs en 1956. En Egypte dès 1945 attentats contre des Juifs, discriminations dans les emplois, loi de 1956 relative à la nationalité égyptienne qui en exclut les « sionistes » donc les Juifs (considérés sous Nasser comme une « cinquième colonne » menaçante). En Algérie, après la proclamation de l’indépendance en 1962, les Juifs partent en masse avec les autres Français notamment parce que la nationalité algérienne échoit aux seuls Musulmans (mais aussi à cause des attentats de l’OAS ou du FLN ou de l’hostilité des Musulmans cristallisée par l’ancien décret Crémieux). Dans tous les Etats (sauf au Maroc) les biens des juifs qui s’exilent sont confisqués.  Seuls le Liban multiculturel et la Turquie laïque gardent une communauté juive quasi intacte. La Tunisie, plutôt bienveillante envers les Juifs, veille à leur intégration dès l’indépendance en 1956, sous Bourguiba puis sous Ben Ali. Devenus citoyens tunisiens en 1959, les juifs participent activement à l’économie nationale et le gouvernement tente de les dissuader d’émigrer. Mais l’arabisation forcée, le fait que peu à peu la loi islamique se réimpose fortement non seulement dans les pays arabes mais aussi en Iran (révolution islamiste de 1979), en Irak et menace actuellement de remplacer les lois laïques en Turquie, toutes ces causes favorisent le départ des Juifs qui craignent, même quand ils sont à peu près acceptés comme en Tunisie ou au Maroc, d’être les otages de gouvernements plus islamistes ou du conflit israélo-palestinien.


Le XXè et le XXI siècle mettent donc fin à une présence plurimillénaire des Juifs en pays d’islam. Ceux-ci en sont partis soit de force (de l’exclusion à des violences plus graves) dans la plupart des pays musulmans soit en ressentant un avenir menacé (comme au Maroc, en Tunisie, en Iran ou en Turquie), soit par désir messianique ou sioniste de vivre en Israël. Les émigrations ont eu lieu en vagues successives jusqu’à aujourd’hui, avec plus d’intensité après 1948, 1956, 1967, 1973, soient les différentes guerres du conflit proche- oriental, voire 1987 et 2000, les deux « intifadas ».  Après 1948, près de

Arrivée de Juifs marocains en Israël
 vers 1960

900 000 Juifs  ont quitté volontairement ou non les territoires musulmans : 600 000 se sont rendus en Israël, 300 000 en Europe (surtout en France et en Angleterre) ou en Amérique (USA, Canada, Amérique latine).

Tableau par pays : les Juifs dans les pays musulmans entre 1948 et 1968

Départ des Juifs d’Irak, de Lybie, du Yémen entre 1948 et 1952 vers Israël

Aujourd’hui il reste environ 18 595 juifs dans les pays musulmans, dont 10 000 en Iran (voir article de Claire) et 7000 au Maroc, auxquels il faut ajouter 17 500 en TurquieDe nombreuses communautés, Algérie, Lybie, Irak, Yémen, Afghanistan, Pakistan, Egypte, Liban, Syrie, Tunisie ont presque totalement ou totalement disparu. Il faut en outre noter qu’en raison des discours ambigus d’Erdogan vis-à-vis des Juifs qu’il a désignés, en 2013, de « lobby du taux d’intérêt » et d’un possible retour d’un islamisme d’état, un nombre croissant de juifs turcs cherchent à partir non seulement en Israël mais aussi en Espagne ou au Portugal où ils peuvent être accueillis en citoyens en vertu de la Loi du retour accordée en 2014 aux Juifs sépharades*.
Cette disparition massive a été longtemps occultée par les juifs eux-mêmes qui ont soit idéalisé leur vie parmi les Musulmans qui avait pu être agréable soit ont voulu oublier et tourner la page. Les historiens occidentaux ont également privilégié l’étude de la Shoah et de ce fait sous-estimé le malheur,(« assone » en hébreu), et la réalité de la disparition progressive du monde sépharade*. Concurrences mémorielles qui ont rejoint en Israël des concurrences sociales et sociétales.
Les chercheurs d’origine juive et musulmane ont longtemps travaillé séparément sur ces questions, faisant preuve, chacun dans son « camp » d’une grande subjectivité. Mais il est heureux que depuis quelque temps, en France en particulier, des historiens des deux bords arrivent à travailler ensemble, au point de s’approcher au plus près d’une « vérité »scientifique, alors qu’on assiste paradoxalement à une radicalisation des points de vue dans les opinions juives et musulmanes majoritaires françaises et européennes.

Notes et sources

sépharade (ou séfarade) : juif d’origine espagnole ou portugaise. Par extension juif des pays musulmans qui a côtoyé les juifs réfugiés d’Espagne et a adopté leur culture et leurs rituels.

Conférence de B.Stora et A.Meddeb en 2013 lors de la parution de l’ouvrage Histoire des                   relations entre juifs et musulmans  site Akadem

Articles réunis sous le titre L’exclusion des Juifs des pays arabes (éditions in press 2003)

Article de Claire sur le blog : quelle place pour les minorités dans la république islamique     d’Iran?

Tableaux : site Akadem

 

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Une réponse à Les Juifs en terres d’islam : seconde partie, XXè siècle, le temps de l’exclusion et de l’exil

  1. Charlotte Nacher dit :

    un article très instructif, mais ces intolèrances, préjugés et persécutions sont insupportables.

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