Où en est le mouvement national palestinien ?

« Où en est le mouvement national palestinien ? Quelles sont ses options ? » Marc Lefèvre et Ilan Rozenkier, pour La Paix Maintenant, avaient convié Bernard Ravenel, historien du monde méditerranéen, pour répondre à ces questions, lors de la réunion de l’association le 15 janvier dernier. Cette rencontre était inédite : Bernard Ravenel a été président de l’Association France-Palestine Solidarité de 2001 à 2009, et c’est la première fois, à ma connaissance, que, dans le cadre d’une réunion « La Paix Maintenant », s’engageait un dialogue avec un conférencier identifié comme « militant pro-palestinien », lequel avait bien voulu l’accepter.
Ce dialogue n’est pas sans rapport avec la faiblesse des capacités d’action et l’absence de perspectives dans lesquelles se trouvent actuellement tant les forces de gauche israéliennes que les mouvements palestiniens, faiblesse soulignée par les intervenants, accentuée par les dissensions internes, la corruption, les sentiments d’insécurité et la perte de confiance dans les dirigeants. .

Bernard Ravenel a publié en 2017 chez l’Harmattan «  La résistance palestinienne : des armes à la non violence » qui retrace, depuis 1920, en fonction des contextes, les réactions des populations spoliées, la montée du nationalisme arabe, la radicalisation religieuse et la naissance du mouvement national palestinien.
Il en a oralement résumé les chapitres, montrant que l’OLP, entre autres, avait depuis l’origine combiné deux stratégies différentes : lutte armée militarisée et résistance populaire non violente, l’une accompagnant ou prenant le pas sur l’autre en fonction des circonstances.
Ces stratégies sont mises en oeuvre selon les périodes mais aussi en fonction de la situation des divers mouvements représentant les populations palestiniennes, celles vivant à l’intérieur du territoire historique de la Palestine, ou bien les réfugiés de l’extérieur

Ainsi, après la déclaration Balfour en 1917, la rébellion palestinienne se radicalise, devient violente et antisémite. Elle peut aussi prendre la forme religieuse de la guerre sainte et de la mort en martyr. La répression anglaise est aussi très violente et, au lendemain de la seconde guerre mondiale, la résistance palestinienne est décimée.

Dans les années 40-50, la question palestinienne, portée par le monde arabe, échappe aux Palestiniens qui deviennent principalement des réfugiés. Les Palestiniens de l’intérieur, devenus minoritaires dans leur pays, organisent plutôt, avec le mouvement Al-Ard, des formes de résistance civile pour défendre leurs droits .
A partir de 1965 les Palestiniens de l’extérieur développent des structures politico-militaires qui prônent la lutte armée, réclament le retour des réfugiés et la disparition de l’Etat d’Israël .

La guerre des 6 jours, du 5 au 10 juin 1967, permet à Israël de tripler son emprise territoriale, l’Égypte perd la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï, la Syrie, le plateau du Golan et la Jordanie la Cisjordanie et Jérusalem-Est. La défaite militaire des Etats arabes met fin aux ambitions du monde arabe d’expulser Israël, mais les organisations palestiniennes ne se résignent pas, appellent à la résistance et font le choix de la lutte armée.
Deux nouvelles défaites militaires, en 1973 (« guerre du Kippour » contre l’Egypte et la Syrie) et en 1982 (opération « paix en Galilée », au sud Liban), vont mettre fin aux ambitions palestiniennes de reconquête de la Palestine par les armes.

Pour conclure cette période, Bernard Ravenel note : « la fétichisation de la lutte armée liée au refus total du « partage » de 1947 et de l’ « entité sioniste » retardera l’évolution vers la priorité au combat politique déjà mené dans les territoires occupés depuis 1967 » (p. 31)

A partir de 1974, la lutte palestinienne va redevenir intérieure avec le développement, dans les territoires occupés, de mouvements de masse (syndicats, associations étudiantes…) de résistance populaire non violente. La première intifada, en 1987 est théorisée comme un exercice de violence populaire contrôlée, non armée.
En 1993, selon Bernard Ravenel, les accords d’Oslo instituent « la coopération de sécurité entre l’Autorité palestinienne et Israël », mais la colonisation se poursuit et cette « coopération de sécurité » est perçue comme un piège par la population, le Hamas se renforce.
En 2000, Camp David déçoit les Palestiniens et la provocation d’Ariel Sharon en « promenade » sur l’esplanade des Mosquées le 28 septembre 2000 fait éclater spontanément une deuxième intifada, dirigée par une organisation composite incluant des mouvements islamiques radicaux (Hamas, Djihad..), plus axée sur des tactiques violentes, et violemment réprimée.

Le bilan de toutes ces années est lourd : « l’échec palestinien est double : c’est celui d’une négociation non appuyée par une résistance populaire de masse, mais c’est aussi l’échec de la résistance armée pratiquée par le Hamas sous la forme des opérations-suicides » (p. 82). Ces attentats susciteront en réaction la construction par Israël du Mur de séparation.
Depuis 2004, et la mort de Yasser Arafat, le discrédit du système politique se généralise, la confiance dans l’OLP s’effondre, le Hamas gagne en influence.

La construction du Mur, empiétant sur des terres agricoles palestiniennes, va faire émerger, à partir des villages spoliés, de nouveaux mouvements de résistance , dont le modèle emblématique est celui du comité populaire de Bil’in (*). Ces mouvements non violents, s’appuyant sur le droit et la justice, reçoivent le soutien d’Israéliens qui expriment leur solidarité en participant à leurs manifestations, en témoignant de la réalité de l’occupation, en assurant, par leur présence, une relative protection face à la répression. .
Les options stratégiques de lutte armée ne sont pas éteintes – en 2015 les agressions meurtrières à l’arme blanche se sont multipliées, – mais le débat sur l’efficacité politique et militaire de la violence conduit les organisations palestiniennes à ne pas militariser ce soulèvement spontané.
Bernard Ravenel, dont le livre propose une analyse historique des débats stratégiques de la résistance palestinienne, pense qu’actuellement les Palestiniens, dans leur majorité, ont pu constater l’échec de la lutte armée et s’orientent vers des formes d’organisation non violentes. Ainsi, en avril 2017, Marwan Barghouti, leader palestinien emprisonné en Israël, condamné à perpétuité (**), lance un mouvement pacifique de grève de la faim des prisonniers politiques, qui contraint le gouvernement israélien à accepter quelques requêtes, en même temps qu’une manifestation organisée par l’ONG israélienne La Paix Maintenant réunit plusieurs milliers de personnes réclamant la fin de l’Occupation.

La rencontre avec Bernard Ravenel s’est terminée sur des questions non polémiques. Des divergences de vues sur certains points – par exemple le soutien de l’AFPS au boycott d’Israël, ou d’appréciation sur le caractère non-violent de l’intifada, – n’ont pas fait obstacle au dialogue que Marc Lefêvre a souhaité poursuivre, « pourquoi pas, dans une réunion de l’AFPS ».

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(*) Cinq Caméras brisées, film documentaire d’Imad Burnat et Guy David, décrit la lutte des villageois de Bil’in pour défendre leurs droits contre un mur de séparation qui exproprie les 1 700 habitants de la moitié de leurs terres.

(**) Cf.Wikipedia Marouan Barghouti « Arrêté en 2002 puis condamné par une cour civile israélienne à cinq peines de prison à perpétuité pour le meurtre de cinq personnes et pour soutien au terrorisme, il se déclare innocent au cours de son procès et affirme être « un homme de paix qui soutient toujours un accord de paix avec Israël »

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