Présence des Juifs en terres d’islam : première partie, du 7ème au 19ème siècle.

La présence juive est attestée dans de nombreuses régions bien avant les conquêtes musulmanes du 7ème siècle. On en trouve des traces dès l’Antiquité dans le Royaume de Babylone (-622 exil des Juifs à Babylone), en Turquie (-4ème siècle), en Asie centrale, au Proche Orient, en Afrique du Nord, en Europe du Sud. Et avant le 6ème siècle en péninsule Arabique où ils vivent en tribus dans des bourgades ou nomades à côté des Bédouins.
Il est difficile de résumer en quelques lignes 14 siècles de coexistence et de porosité                                                                                                                                                                                                             Juifs irakiens  en 1907

culturelle des juifs et des musulmans  sur les 3 continents de ce qui constituera l’ Empire ottoman (1299-1923) tant les situations peuvent varier selon les époques, les lieux, les gouvernements. Différemment du sort des Juifs en pays chrétiens, voués le plus souvent aux pogroms, aux expulsions, à l’extermination, les relations des deux communautés religieuses n’ont été ni totalement douloureuses ni totalement harmonieuses, du moins jusqu’au début du 20ème siècle, (après 1918), qui a vu le sort des Juifs des pays musulmans s’aggraver dans un contexte international tumultueux.

Quelques rappels historiques :

En 622 Mahomet part de la Mecque pour Médine afin de fédérer en Etat les tribus juives dispersées dans la péninsule arabique, de s’en faire reconnaître comme leur Prophète et de les convertir à l’islam. Parmi les tribus juives très nombreuses, certaines obéissent, d’autres s’opposent et sont soit expulsées soit massacrées. C’est le début du « jihad », guerre sainte des convertis à l’islam contre tous les « infidèles », qui régira, jusqu’au 20ème siècle, les relations des musulmans et des peuples du Livre (chrétiens et juifs). Les peuples sans Révélation écrite ( comme par exemple les Zoroastriens en Perse ou les Hindous en Inde) seront convertis de force ou tués.

Les chrétiens et les juifs, sans doute, selon une tradition sérieuse, par le Pacte d’Omar II au début du 8ème siècle, se voient imposer le statut de « dhimmis » (Coran, section 09-29) : dans le cadre d’une « protection » juridique des sultans qui assurent leur vie et leurs biens, ils peuvent exercer leur culte et s’organiser en communautés autonomes mais sont soumis à un impôt coranique « la jizya » ainsi qu’au « fay » (sorte de butin collectif prélevé sur les « mécréants ») et à la loi suprême islamique. En cas de rébellion, de blasphème, la « dhimmitude » est abolie et le « jihad » restauré, permettant toute exaction contre ces minorités religieuses. Ce statut très inégalitaire est appliqué avec plus ou moins de rigueur selon les contextes. Ce serait une sorte de « moindre mal » par rapport à l’antijudaïsme chrétien qui considère les juifs comme déicides. Pour les chrétiens le Juif c’est « l’Autre » c’est-à-dire l’hérétique; pour les musulmans, selon l’historien A.Meddeb,  » la judéité serait une altérité intérieure ». On peut noter que le Coran est très ambigu vis-à-vis des Juifs. La 5ème sourate (ultime message) exclut violemment les Juifs de toute alliance et en même temps il est dit que les musulmans peuvent partager leur table avec les Juifs. Les relations entre Juifs et musulmans sont l’Histoire de cette ambiguïté. La dhimmitude s’exerce plus ou moins rigoureusement et ponctuellement selon les rapports de force entre pouvoir politique et religieux, dans tous les domaines de la vie, juridique, social, économique et même religieux dans certains cas : interdiction de construire ou islamisation des synagogues ou des églises en Turquie, confinement des Juifs dans des ghettos (mellahs au Maroc, quartiers réservés en Egypte ou en Irak), vêtements et montures discriminatoires, interdiction d’acheter des terres (sauf au Yémen), d’exercer certains métiers, d’écrire en arabe, justice à deux vitesses, orphelins enlevés et convertis à l’islam. On note aussi tout un cortège de violences sporadiques graves : spoliations, conversions forcées à l’islam comme en Iran en 1650 et 1720, expulsions (du Yémen en 1679), emprisonnements, destructions de maisons, exécutions arbitraires et massacres comme celui de Grenade en 1066, de Fès en 1465, mise à sac du mellah de Casablanca en 1907 par exemple. Mais dans l’ensemble, malgré la gravité des situations évoquées plus haut, on peut dire que les conquêtes musulmanes soulagent les Juifs de l’Empire byzantin, victimes d’anti-judaïsme, qui participent à la conquête de Homs, Hébron ou Césarée au Moyen-Orient et de Cordoue et Grenade en Espagne aux côtés des Musulmans. Beaucoup de Juifs persécutés dans les pays chrétiens se réfugient dans l’Empire ottoman jusqu’à la fin du 18ème siècle et en particulier les Juifs espagnols victimes de la grande purge de 1492.

Al Andalus (711-1492) : un âge d’or? Un exemple d’hybridation culturelle.

En 710 les Juifs, convertis de force par les Wisigoths chrétiens, accueillent les Arabes et les Berbères venus du Maroc comme des libérateurs. Les sultans victorieux très pragmatiques et jusqu’en 1086 assez libéraux, posent les bases politiques d’une symbiose culturelle judéo-islamique foisonnante que l’on retrouve au 10ème siècle à Bagdad et plus tard à Istambul, à Safed (Palestine), à Salonique. En Andalousie ou au Maroc des personnalités éminentes politiques, scientifiques, littéraires, philosophiques, religieuses se croisent à la cour et travaillent ensemble à des commentaires des Livres sacrés en arabe et en hébreu, à des découvertes scientifiques majeures, à des échanges philosophiques, à l’écriture de poèmes etc. Si l’on ne devait retenir que deux symboles de cette époque on pourrait citer Averroès, musulman, et Maïmonide, rabbin, (12ème siècle) tous deux nés à Cordoue, philosophes, théologiens majeurs, médecins de cour, héritiers d’Aristote, qui, en opérant une synthèse entre foi et vérité scientifique, conceptualisent et appliquent une religion des Lumières. Après la prise du pouvoir par les rigoristes Almohades, ils sont accusés d’hérésie et exilés, Averroès de Cordoue,  Maïmonide de Fès.
Les Juifs d’Espagne expulsés en 1492, et ceux du Portugal en 1496 se réfugient soit en Angleterre et aux Pays-Bas soit plus nombreux dans l’Empire ottoman, en particulier en Afrique du Nord.
Cependant il faut signaler que la relative tolérance des Musulmans à l’égard de ceux qui ne le sont pas est à nuancer et est sujette à controverses non résolues dans le milieu des historiens spécialistes de cette période souvent mythifiée.

Modernité et séparation :

A la fin du 18ème siècle, avec l’arrivée des troupes européennes, les idées révolutionnaires se répandent dans l’empire ottoman et les Juifs y développent une aspiration à l’égalité citoyenne qui s’oppose au statut de « dhimmi ». Sous l’influence d’associations culturelles juives occidentales telles que l’Alliance israélite universelle, ils font instruire leurs enfants selon le modèle européen, reconsidèrent le rôle de la femme et deviennent ainsi, au cours du 19ème siècle, une catégorie « étrangère » aux yeux des musulmans. C’est le temps de la séparation des Juifs d’avec leurs voisins musulmans, qui s’accélère avec la colonisation de l’Afrique du Nord par les Français (dès 1830) et du Moyen-Orient par les Britanniques.

Points de rencontre entre juifs et musulmans : 

Juifs d’Algérie vers 1880

Obligés le plus souvent soit de vivre soumis soit de s’exiler les Juifs dits « séfarades » montrent leur capacité à s’intégrer, voire à s’assimiler à la culture dominante des pays, sans renier leur religion, ce qui était possible dans l’Empire ottoman. On a même vu la langue judéo-espagnole ou le jour chômé du shabbat s’imposer dans certaines régions de Turquie ou à Salonique. Religieusement Juifs et Musulmans se retrouvent dans une religion révélée où l’homme a une relation directe avec Dieu. L’hébreu et l’arabe, langues sémitiques proches, ont servi non seulement à communiquer mais aussi à traduire de nombreux textes hébraïques en arabe et l’inverse. Les Juifs au cours de leurs déplacements libres ou contraints ont été des passeurs du savoir arabe dans les pays européens. L’architecture comme la musique se sont mutuellement influencées. La manière de vivre en famille, la place de la femme, le rapport au corps, les habitudes et interdits alimentaires et vestimentaires se ressemblent beaucoup.

14 siècles de cohabitation et d’échanges contribuent à l’émergence d’une culture (au sens large, comprenant tous les domaines) sinon totalement commune, en tous cas fortement hybride. Ni idyllique ni catastrophique, la vie juive en terres d’islam n’a pas été uniforme selon les époques et les régions. Ils ont subi certes des persécutions mais au même titre que d’autres minorités soumises, dont les Chrétiens, juridiquement en tant que « dhimmis », peut-être pas au nom de ce que nous appelons aujourd’hui l’antisémitisme. Mais les historiens sont très divisés sur ce point.

 l’Empire ottoman à son apogée en 1699

Sources

Benjamin Stora et Abdelwahab Meddeb : histoire des relations entre juifs et musulmans                                           des origines à nos jours (Albin Michel 2013)

Articles sous la direction de Shmuel Trigano : l’exclusion des juifs des pays arabes (in                                              press 2003)

article de Wikipedia :  Al Andalus

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