Recherches généalogiques : tombeau pour « mes » disparus de Pologne.

Pulawy 1935

(de gauche à droite et de haut en bas)
Zluva Szylman née Korenberg (née en 1897)
Tovie Szylman (1898)
Hirsch Mordechaj Szylman (1934)
Rywka Fruchtman née Szylman (1910-1942) ma grand-mère
Annette Meneval née Fruchtman (1933) ma mère
prénom inconnu Szylman (1932)

 

Depuis longtemps cette rare photo de ma famille  suscitait en moi malaise et interrogations. Malaise parce qu’y figurent ma grand-mère maternelle- morte à 32 ans à Paris, enceinte de 6 mois, en 1942 à la suite de la rafle du 16 juillet-  son frère, sa belle-soeur, sa  nièce et son neveu disparus en Pologne. Interrogations aussi à propos de cette photo prise en Pologne en 1935, sur ce grand-oncle et sa famille dont ma famille et moi ignorions presque tout : années de naissance et de mort, prénoms, et surtout circonstances de leur disparition pendant la seconde guerre mondiale.
J’ai donc entrepris des recherches sur ma famille juive polonaise (maternelle et paternelle), munie seulement de quelques informations familiales et d’un ordinateur. Ma recherche n’était pas tant de remonter le plus loin possible aux origines que de connaître le plus précisément possible les circonstances de la mort des disparus de la Shoah. Je ne pensais pas en démarrant ce travail combien il serait compliqué et imparfait quant aux résultats, mais aussi révélateur et passionnant qu’une enquête, m’entraînant dans un voyage historique et géographique, à l’instar de Daniel Mendelsohn, dont je lisais au même moment Les Disparus*(1). Car grâce à internet -qu’il faut louer parfois- je me suis trouvée reliée en ligne non seulement à des  Juifs ashkénazes de toutes générations mais aussi par des échanges téléphoniques -et peut-être un jour de visu- avec des cousins australiens, américains et israéliens dont j’ignorais l’existence.

La Pologne en septembre 1939

 

Au départ mes recherches se sont orientées sur mes quatre grands-parents venus en France dans les années 1920-1930. Je connaissais déjà beaucoup à leur sujet parce que j’en avais connu deux  et que le sort des deux grands-parents morts pendant la guerre m’avait été transmis par les récits de mes parents et les documents du mémorial de la Shoah, nombreux en ce qui concerne les Juifs venus en France. J’ai voulu préciser certains points, date d’arrivée en France, état-civil des mariages et naissance de leurs enfants. J’ai consulté les registres des mairies en ligne, ai écrit à la Préfecture de police de Paris et me suis rendue aux Archives nationales consulter les dossiers de naturalisation. Par la lecture de ces dossiers j’ai eu accès à des documents que je n’avais jamais vus et dont certains m’ont carrément sidérée : par exemple, en vue d’une naturalisation en 1949 une question est posée sur le « comportement de mon grand-père pendant la guerre », et il est répondu que « mon grand-père a eu un comportement de bon Français entre 1940 et 1945 »!! N’est-ce-pas admirable de déni et d’absurdité?
Ensuite j’ai très vite élargi mes recherches à la Pologne. Et là c’est d’une autre difficulté! D’une part les rares documents que j’ai retrouvés étaient rédigés soit en polonais soit en russe. D’autre part certains employés des institutions polonaises acceptent de vous répondre en anglais, mais d’autres n’écrivent qu’en polonais (merci aux dictionnaires électroniques mais c’est long et très approximatif), sans qu’il y ait une logique. Par exemple les archives de Radom (petit chef-lieu d’une province du centre est ) ou l’état civil de Pulawy (petite ville au nord ouest de Lublin) vous répondent volontiers en anglais et vous fournissent des documents alors que les archives de Varsovie n’usent que du polonais, réclament de l’argent pour les documents ou vous opposent une loi de 2015 interdisant de fournir des documents aux descendants indirects. Quant aux archives de Lublin elles ne répondent pas du tout, quelles que soient la fréquence des mails et la langue utilisée. Avec certains interlocuteurs j’ai senti une envie réelle de m’aider (Centre culturel de Lublin, musées des camps de Sobibor et Treblinka, état civil de Pulawy et bien sûr toutes les institutions juives en Pologne*(11,12,13)…) tandis qu’avec d’autres, comment dire?- une neutralité malveillante si je peux utiliser cet oxymore. Et l’on peut s’interroger sur les résurgences actuelles de l’antisémitisme dans ce pays. Néanmoins j’ai pu attribuer des noms, des prénoms et des dates à mon grand-oncle, sa femme et ses enfants qui figurent sur la photo de 1935 ci-dessus.

Par ailleurs j’ai contacté de nombreuses institutions juives internationales*(14-15) en Israël et aux Etats-Unis surtout, et aussi la base d’Ellis Island*(17) (listes d’immigration, murs d’honneur, listes de bateaux etc…). J’ai eu accès, aux Archives nationales françaises, au fichier ITS*(16) de Bad Arolsen en Allemagne qui  est à ce jour le plus gros fichier des victimes et des survivants des persécutions nazies (30 millions de documents, 17,5 millions de personnes). Que ce centre de documentation ait vu le jour en Allemagne dès la fin de la seconde guerre n’est pas anodin.
Internet m’a facilité certaines démarches grâce à des bases de données principalement américaines comme Jewishgen*(9) ou JRI Poland*(10) qui vous proposent (gratuitement) des listes d’état civil par pays, des renseignements sur les communautés juives des shtetls grâce aux traductions achevées ou en cours de Yzkor books*(2), des listes de toutes sortes (taxes, votes, actes notariés, cimetières, recensements…). Ces sites permettent aussi d’entrer en relations avec des Juifs du monde entier eux-mêmes en recherche de parents disparus et parfois, comme cela m’est arrivé, vous rencontrez des membres de votre famille exilés sur d’autres continents qui sont heureux de vous entendre et vous invitent d’emblée à prendre l’avion pour venir les visiter, dans une sorte d’intimité mystérieuse par-delà les temps et les océans, qu’on ne peut attribuer qu’au sentiment d’appartenance à une famille.

En même temps que ces démarches j’ai parcouru quelques livres portant sur l’histoire de l’extermination  des Juifs polonais et je me suis aperçue que j’en ignorais presque tout, à commencer par la proclamation dès septembre 1939 du Gouvernement Général allemand dans la région de Lublin (berceau de ma famille maternelle) qui allait servir « d’avant-projet » à l’extermination totale du peuple juif. Là, entre ces documents et la lecture parallèle de Les Disparus, j’ai eu la sensation très douloureuse de pénétrer dans un enfer pire encore (si c’est envisageable) que mes connaissances et les récits familiaux en la matière. En particulier j’ai appréhendé dans toute leur horreur les « Aktionen » des Allemands dans la région de Lublin  sous la conduite du chef SS Globocnik,, les actions Reinhardt*(3) dès 1939 et  Erntefest*(4) en novembre 1943, dont l’horreur a touché ma famille maternelle. Grâce au témoignage d’un cousin australien, j’ai appris que son grand-père Perec Szechtman, cousin germain de ma grand-mère maternelle, est l’un des 5 survivants de l’action Erntefest où 42 000 Juifs de la région de Lublin furent assassinés en 2 jours.

Aujourd’hui je suis loin d’avoir abouti dans mes recherches et interrogations. Je n’ai retrouvé de fiches d’état civil de naissance et de mariage que pour une partie de ma famille maternelle ou paternelle. Au compte de mes succès : j’ai eu connaissance de l’existence d’oncles et de tantes de mon père (prénoms et dates de naissance ) dont il ignorait tout, j’ai pu nommer presque toutes les personnes de la photo ci-dessus (famille de ma mère).  Et j’ai pu prendre contact avec des cousins éloignés dans l’espace géographique. Pourrons-nous rattraper ce temps perdu? J’ai pu aussi retrouver le lieu précis de naissance de mon grand-père paternel Leizor : Tchisto. En fait il s’agissait non d’une ville comme on le pensait mais d’un hôpital juif de Varsovie, Czesto en polonais, inauguré en 1902 juste avant sa naissance.
Enfin par la connaissance du grand-père de mon cousin australien j’ai pu « approcher » de la vérité de la mort de ma famille de la région de Lublin.
En revanche un nombre important de documents administratifs polonais a disparu pendant la seconde guerre, sur ordre des Allemands quand en 1943 ils ont commencé à effacer leurs traces en Pologne. Il est intéressant de remarquer qu’on trouve plus facilement des registres polonais juifs (établis dans les synagogues) du XVIIIè et du XIXè siècle que de la première partie du XXè. Je n’ai pas retrouvé non plus de registres d’état civil pour ma famille paternelle établie à Varsovie vers 1900, ni de listes des ghettos de cette ville.

Ce que je suppose (le terme est important, supposer n’est pas savoir), qui approcherait au plus près d’une vérité historique : ma famille maternelle qui vivait à Pulawy, près de Lublin, quand elle aurait pu survivre aux exactions des SS Allemands, des Einsatzgruppen*(5) ou des milices ukrainiennes, a dû être enfermée dans le ghetto d’Opole, puis de Lublin et quand elle aurait pu y survivre, être exterminée dans les camps de Majdanek (banlieue de Lublin), ou de Sobibor, voire de Belzec en 1942 pour les plus résistants ou même en 1943, date de liquidation finale des ghettos et camps de travail de la région de Lublin.
Ma famille paternelle qui vivait en 1939 à Varsovie où elle tenait une boulangerie dans le quartier juif de Wola, a dû être internée dans le ghetto de Varsovie en 1940 (le grand ou le petit ghetto?) et quand elle y aurait survécu, être elle aussi exterminée soit lors de la première « Grosse Aktion »*(6) de juillet 1942, soit au cours des déportations ultérieures à Treblinka. Peut-être certains de mes ascendants ont-ils participé à la révolte du ghetto*(7) en avril 1943 et sont-ils morts les armes à la main. Il me réconforte de le penser mais je suis certaine qu’on ne le saura jamais.

Ces recherches m’ont permis de me replonger dans mon histoire familiale intimement liée à la grande Histoire « avec sa grande Hache » comme l’a écrit Georges Perec (lui-même originaire de Pulawy en Pologne) dans le préambule de W ou le souvenir d’enfance*(8). Cette quête m’a donné envie de partir en Pologne sur les traces des disparus. Et aussi de clarifier ce que je peux transmettre à mes enfants et petits-enfants, à ma nièce, à mes neveux. Enfin c’est une façon pour moi de faire exister ces morts et de leur rendre une sépulture, ce qu’on appelle en littérature un Tombeau.

NOTES

Les Disparus : essai biographique de l’américain Daniel Mendelsohn paru en 2006, qui a pour but de ressusciter la vie de six victimes de la Shoah ayant appartenu à la famille proche de l’auteur.

2 Yzkor books : livres commémoratifs rédigés par d’anciens résidents des quartiers juifs des villes ou des shtetls d’Europe de l’est dont les communautés ont été détruites pendant la Shoah. Ils évoquent les personnes, les lieux, les activités, sont illustrés de photos. Ils ont été écrits en yiddish ou en hébreu et sont pour la plupart traduits en anglais.

3 Action Reinhardt : nom de code de la première étape de la solution finale visant à exterminer les Juifs et les Roms du Gouvernement général de Pologne (voir carte). Près de 2 millions de Juifs et 50 000 Roms ont été tués entre mars 1942 et octobre 1943 dans les camps de Belzec, Sobibor et Treblinka.

4 Action Erntefest (« fête de la moisson ») : nom de code d’une opération d’extermination de tous les Juifs de la région de Lublin. En novembre 1943, en 2 jours, 42 000 personnes furent massacrées, en particulier à Majdanek.

5 Einsatzgruppen : groupes d’intervention de la police nazie chargés de l’exécution des opposants politiques et des Juifs dans les pays de l’Est, notamment dans le cadre de la Shoah « par balles »

6 « Grosse Aktion » : première action de liquidation du ghetto de Varsovie entre juillet et septembre 1942, dans le cadre de l’action Reinhardt.

7 Révolte du ghetto de Varsovie : entre le 19 avril et le 12 mai 1943, 700 insurgés juifs de l’Organisation juive de combat prennent les armes contre les nazis, « non pour la vie mais pour la dignité ».

8 W ou le souvenir d’enfance : récit de Georges Perec paru en 1975 qui alterne fiction dystopique et autobiographie. Cette oeuvre est étroitement liée à l’enfance de l’auteur qui perdit son père, engagé volontaire de France, tué au front lors de la guerre de 1940,  et sa mère déportée à Auschwitz en 1943.

Liens

 Sites de généalogie :
9 Jewishgen,

10 JRI Poland,

Institutions polonaises :
11 Institut historique juif de Varsovie

12 The Grodzka gate theatre de Lublin  

13 Archives nationales polonaises

Autres institutions :

14 Yad vashem

15 Musée de l’holocauste de Washington

16 International tracing service de Bad Arolsen

17 Musée de l’immigration d’Ellis Island

 

 

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2 réponses à Recherches généalogiques : tombeau pour « mes » disparus de Pologne.

  1. HERZSTEIN dit :

    Merci
    Toutes tes recherches nous permettra d’en savoir plus sur notre famille.
    Ton cousin Fabrice ( Miami, USA)

  2. .... dit :

    Bravo Reine d avoir tracè et de façon très pédagogique le déroulé des recherches. Ce qui pourra aider
    pour démarrer ou continuer des recherches. A garder une trace écrite absolument.

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