Réflexion sur l’antisémitisme actuel en France

Rédigé par Reine.

Il n’est pas anodin que plusieurs enquêtes et rapports sur l’antisémitisme en France fassent leur apparition en même temps dans les medias, sur des sites internet, dans des communications politiques ou des conversations de citoyens. Si l’on se penche sur les rapports de 2013 de la Commission nationale consultative des droits de l’homme et de la SPCJ, ou l’enquête faite par l’Ifop pour Fondapol , le constat est unanime : depuis 2000 on assiste à une résurgence de discours et d’actes antisémites, et depuis 2012 le nombre d’actes violents a augmenté dans une proportion inquiétante. En même temps les enquêtes montrent que la société française dans son ensemble manifeste moins de sentiments antisémites et entretient moins de préjugés. Donc, même si les chiffres sont parlants, leur seule évocation et analyse ne suffisent pas à élucider ces paradoxes, surtout quand certaines méthodes de sondage sont remises en cause (voir l’article de Nonna Mayer dans le Monde du 6 décembre). Car si la diversité des foyers antisémites, la banalisation des discours et la violence de certains actes ne laissent pas de nous inquiéter en profondeur, pourtant il semble qu’en-dehors d’une multiplication récente d’incidents antisémites graves, les communautés arrivent la plupart du temps, au quotidien, à coexister.

Certes l’Etat français n’est pas antisémite (nous ne sommes ni en 1940 ni dans la Hongrie actuelle) et il n’en finit pas de montrer sa détermination pour sa lutte contre ce fléau. Rappelons-nous l’attitude courageuse, parce que peu populaire, du premier ministre pour faire interdire les spectacles de Dieudonné. Certes 84% des Français pensent qu’un Français juif est un Français comme un autre, que la Shoah est un génocide spécifique et qu’il faut l’étudier à l’école et 73% estiment que les paroles et actes antisémites sont inacceptables.
Mais la société française comprend une population aux multiples origines(ce qui n’est pas sans poser de problèmes en ces temps d’intolérance). De plus le pays connaît une crise économique d’ampleur et durable et un chômage alarmant que n’arrive à endiguer aucun gouvernement. Cette situation est propice à un rejet massif des hommes politiques, à une europhobie galopante, une peur de la mondialisation, éléments qui vont de pair avec un accroissement des intolérances en général (contre les Roms, les Arabo-musulmans et les Noirs) et de l’antisémitisme en particulier fondé sur le fantasme du complot juif mondial tirant les ficelles du pouvoir et de l’argent.
On peut remarquer aussi que l’expression antisémite (comme pour les autres racismes) explose et se banalise à cause d’internet (sites, réseaux sociaux, forums) où se déverse une parole haineuse et/ou soi-disant humoristique. Des proches de l’extrême droite comme Dieudonné ou Soral, ou des sites islamistes ou quelques sites altermondialistes, même s’ils représentent des minorités, ont une large audience car ils savent remarquablement se servir de ces armes pour leur propagande. Le web permet par ailleurs l’anonymat, donc l’impunité, le « spontanéisme » qui amène au relativisme : il redistribue sans rigueur les valeurs, revisite l’histoire (par exemple diffuse le négationnisme). De ce fait l’antisémitisme qui, au départ, concerne un territoire limité, peut sembler s’étendre largement et rapidement.
D’après les enquêtes citées ci-dessus, si l’antisémitisme ne fait que traverser la société française, dans quelles couches est-il le plus virulent? D’abord chez les sympathisants et électeurs du Front national qui partagent le plus les préjugés antisémites, malgré la façade policée voulue par Marine Le Pen. Ils sont rejoints ensuite, mais dans une moindre mesure, par les électeurs du Front de gauche dont l’antisionisme n’est pas toujours différencié de l’antisémitisme. Quant aux sondages effectués par l’Ifop auprès des musulmans, ils donnent des réponses paradoxales qui ressemblent à celles du reste de la population sauf pour les plus religieux qui rejoignent les idées islamistes et qui sont trois fois plus nombreux à exprimer des préjugés antisémites.
Alors à quoi ressemble aujourd’hui l’antisémitisme en France? On peut dire que ses registres habituels se sont développés, sédimentés et adaptés à notre époque. Les clichés du juif conspirationniste, perfide, protégé par les puissants et par sa communauté, aimant l’argent, occupant les postes clés et les médias, continuent de hanter l’extrême droite mais se fondent aussi dans un antisionisme très virulent (il ne s’agit plus alors d’une simple dénonciation, légitime elle, de la politique israélienne) sévissant dans certains groupes d’extrême gauche et des groupes islamistes foncièrement antisémites qui réactivent le vieil antisémitisme des Frères musulmans qui, en 1939, professaient que le Jihad contre les Juifs était la sixième obligation religieuse. Chez certains Français musulmans, l’antisémitisme se nourrit aussi d’une tradition héritée des pays d’origine du Maghreb et d’une importation du conflit israélo-palestinien. L’identification d’une frange croissante des quartiers populaires aux Palestiniens se mue, pour certains, en agressivité contre les Juifs de France confondus avec le gouvernement israélien.
Les conséquences de ce climat délétère sont très concrètes : un certain nombre d’écoliers juifs quittent l’enseignement public pour le privé, entre autres par sentiment d’insécurité. D’autre part, d’après un autre sondage récent, un nombre non négligeable de Français juifs éprouve un sentiment d’insécurité et parmi eux certains pensent à émigrer en Israël. Entre 2000 et fin 2013, 30 000 ont émigré et déjà plus de 6000 en 2014.

Il est difficile d’appréhender à chaud le climat d’une société, même si on a des enquêtes sérieuses sur lesquelles s’appuyer. Le ciblage « ethnique » étant interdit en France, on ne peut aisément quantifier l’influence des idées radicales sur des couches de populations. En ce moment seuls les extrémistes se montrent et se font entendre. C’est pourquoi en ces temps troublés les blogeuses de Maclarema ne perdent pas totalement confiance mais restent vigilantes!

Références

Enquête Fondapol
Commission nationale consultative des droits de l’homme
SPCJ (société de protection de la communauté juive)

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