Regard (d’une descendante) sur le judaïsme lorrain

Regard (d’une descendante) sur le judaïsme lorrain

J’avais donc prévu après le judaïsme alsacien de parler du judaïsme lorrain (1). Les deux ont bien des points communs : une langue de la famille du yiddish, le judéo-lorrain ici, des coutumes, les mêmes métiers, des communautés très interpénétrées, se déplaçant de l’une des régions à l’autre, mais cependant chacun évolue dans un contexte historique différent.

A la jointure entre le royaume de France et le Saint-Empire romain germanique, la Lorraine est partagée entre une partie francophone et une partie germanophone au Nord Est. Elle est constituée, du moyen-âge jusqu’au rattachement progressif à la France explicitée ci-dessous, de principautés ecclésiastiques (les trois principautés de Metz, Toul et Verdun) et de principautés laïques, le duché de Lorraine et le comté de Bar, tous rattachés au Saint-Empire.
Du Xème au XIIème siècle, la présence juive se situe dans les villes épiscopales, principalement Metz, avec une école juive renommée. Au XIIIème siècle, chassés de ces villes, les Juifs se réfugient dans les différentes principautés de la région : terres de l’évêché de Metz, duché de Lorraine, comté de Bar (Bar le Duc). Là, ils sont soumis au bon vouloir des seigneurs locaux, un temps les autorisant à s’installer contre paiement de taxes, un temps les renvoyant… Ils sont toujours en situation précaire quand ils ne subissent pas de massacres comme au moment des croisades.
Expulsés du royaume de France à la fin du XIVème siècle, des Juifs trouvent refuge en Lorraine mais, semble-t-il, en assez petit nombre, avant d’en être à leur tour chassés en 1477. Jusqu’en 1650, il n’y a plus de véritable communauté juive en Lorraine.

De la deuxième moitié du XVIème au début du XVIIIème siècle, on assiste à la renaissance d’un judaïsme lorrain qui va de pair avec la conquête progressive de la région par la France et sa militarisation. La ville de Metz connaît en particulier une forte expansion de sa communauté juive, notamment avec la venue de Juifs venant d’Allemagne (2). Un de mes ancêtres, Oury David Cahen, y est arrivé à la fin du XVIème venant d’Oettingen en Bavière.

(1) D’une manière forcément schématique et réductrice vu le format d’un article de blog et la grande variabilité du sort des Juifs en Lorraine au fil de l’histoire.
(2) Voir les mémoires très intéressantes de Glückel Hameln, venue de Hambourg à Metz en 1700. Elle y meurt en 1724. Ces mémoires montrent en particulier les liens commerciaux forts entre Metz, Prague, Vienne, Hambourg… Glückel HAMELN, Mémoires. Introduction et traduction par Léon Poliakov, Paris, Les Éditions de Minuit.

Au milieu du XVIIIème, les Juifs sont 2200 à Metz et représentent 7% de la population. C’est la seule grande communauté juive urbaine de l’Est de la France avant la Révolution. Les Juifs riches y assurent le prêt, la fourniture de chevaux, les apports en grains. Ils sont en revanche soumis à de fortes taxes et obligés de s’installer dans un quartier particulier, sans qu’on puisse parler véritablement de ghettos.
Les Juifs pauvres se contentent des métiers de la boucherie, de la brocante ou de la friperie.

Au-delà de Metz et de sa région, les Juifs s’installent peu à peu dans les villes militaires ou les villages des régions devenues progressivement terres royales puis intégrées complétement à la France en 1648 (les trois évêchés : Metz, Toul, Verdun). L’édit d’expulsion des Juifs de France de 1394 ne s’applique pas.
les Juifs s’installent également dans le duché de Lorraine occupé par la France puis recouvrant son indépendance en 1697 sous le duc Léopold, qui fait venir des Juifs à Nancy et dans le duché, suivi de Stanislas Leczinski. Le duché sera officiellement rattaché à la France à la mort de celui-ci, en 1766.

A la veille de la Révolution, on compte ainsi entre 5000 et 10000 juifs en Lorraine, dispersés en de multiples communautés.
C’est là, en Lorraine, que débute le processus d’intégration des Juifs de France, avec notamment la publication par l’Abbé Grégoire de son « Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs » en réponse à un concours organisé par la Société royale des Sciences et des Arts de Metz : « Est-il des moyens de rendre les Juifs plus utiles et plus heureux en France ? ». Celle-ci le désigne comme lauréat en 1788.

Beer Isaac Beer, désigné pour prendre la tête d’une délégation des Juifs d’Alsace et de Lorraine prend la parole devant l’Assemblée constituante le 14 septembre 1789 pour la défense des droits de Juifs de France. Mais, avec les autres délégués de l’Est de la France et contrairement aux représentants des Juifs des autres régions (Bordeaux, Paris, Sud Est), plus conservateurs et sans doute dans l’espoir de garder leurs prérogatives de « syndics»(3), Beer Isaac Beer souhaite que les Juifs conservent leur cadre communautaire ce qui implique un statut particulier pour les Juifs. Le débat s’avère rude y compris bien sûr du côté des non-juifs. Ce n’est pas cette façon de voir qui a finalement gain de cause : Le 27 septembre 1791, les Juifs de Lorraine comme des autres régions de France deviennent citoyens à part entière. Il n’y a pas de statut particulier. C’est un changement considérable pour les Juifs et en particulier ceux de Lorraine puisqu’aucune restriction particulière ne leur est plus opposable en tant que Juif : choix d’un métier, droit de commercer, choix d’un lieu d’habitation, droit commun de la famille… Bien sûr dans la réalité les choses prendront du temps sans parler des moments de régression comme sous Vichy.

L’attachement des juifs de Lorraine à la France et surtout à la république sera entier.

En 1808, comme dans le cas de l’Alsace, les Juifs lorrains doivent « prendre nom ». En même temps qu’une stabilisation du nom de famille, les prénoms se francisent. De Salomon on devient Philippe, de Jacob on devient Jacques, de Rebecca on devient Reine…
Toute la première moitié du 19ème siècle jusqu’aux années 1860 voit à la fois l’augmentation de la population juive passant de 10 000 en 1806 à 16 000 en 1853, mais aussi le passage des campagnes vers les villes, les départs vers les grandes villes françaises dont Paris et les départs vers l’Amérique.

Des synagogues se construisent, avec des débats importants autour de la réforme du culte, ou non. Les réformateurs, qui représentent souvent les Juifs les plus intégrés dans la société française  veulent introduire le français comme langue de formation et en partie de culte, font jouer de l’orgue pendant les offices et s’opposent en cela à des rabbins beaucoup plus orthodoxes et conservateurs, formés à l’école rabbinique de Metz. Celle-ci est transférée à Paris à la fin des années 1850, s’ouvrant ainsi à un judaïsme plus ouvert.

Tout au long du 19ème, les Juifs quittent peu à peu les métiers traditionnels et deviennent industriels, juristes, médecins, militaires…

En 1871, lors de l’annexion de la Lorraine germanophone à l’Allemagne, de nombreux Juifs quittent les terres devenues allemandes pour la partie restée française, comme Nancy qui se développe énormément à ce moment là, le territoire de Belfort resté français, ou les vallées vosgiennes, d’autres régions de France ou bien sûr des terres américaines en plein développement.

La Moselle, partie de la Lorraine sous administration allemande de 1870 à 1918, donc non française lors de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État, reste après  sa réintégration en France sous le régime concordataire de 1801, comme l’Alsace.

Dès les années 20, une forte immigration de Russie, de Pologne, de Roumanie modifie fortement la composition de la population juive lorraine, avec souvent, au moins dans les premiers temps des lieux de culte et de socialisation séparés.

La guerre de 40 avec son lot important de déportés, de destruction de synagogues et de cimetières marquera la fin d’un judaïsme lorrain des campagnes. Seules les communautés de Nancy et de Metz subsistent. A partir des années 60, l’arrivée des Juifs séfarades d’Algérie, Maroc, Tunisie va permettre à certaines communautés de se reconstituer.

La forte dispersion des communautés juives d’antan a laissé sur le territoire lorrain un ensemble patrimonial important (cimetière, synagogue) identifié et à préserver dans la mesure du possible (voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrimoine_juif_de_Lorraine# qui recense aussi les synagogues détruites). A titre d’exemple de synagogue « transformée », citons la synagogue de Bruyères transformée en musée Henri-Mathieu.

(3) Les syndics représentaient la communauté auprès des autorités. A Metz, par exemple, il y eut des syndics à partir du début du XVIIème siècle.

Références :
– Revue Archives Juives, avec un dossier sur les Juifs de Lorraine (Ed. LianaLévi, n°27/2, 1994)
– Gilbert Cahen, « La région lorraine », Histoire des Juifs en France, sous la direction de Bernard Blumenkranz, collection franco-judaïca, Toulouse, 1972
-Pour une plongée plus fine, il existe des monographies sur certaines villes, à certaines époque (de Françoise Job, de Pierre-André Meyer…)
-Wikipedia : Histoire des Juifs en Lorraine
– Robert Badinter, Libres et égaux, l’émancipation des Juifs 1789-1791, éditions Fayard

Ce contenu a été publié dans culture, avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à Regard (d’une descendante) sur le judaïsme lorrain

  1. Charlotte nacher dit :

    merci pour cet historique.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *