The Gatekeepers (les Sentinelles) film documentaire israélien 2012

En résonance avec l’actualité où l’on débat du sort des terroristes djihadistes français détenus en Syrie et en Irak, j’ai eu envie de vous parler de ce documentaire admirable qu’est The gatekeepers. Dror Moreh, son réalisateur y réunit les témoignages de six hommes qui ont dirigé le Shin Beth (aujourd’hui Shabak) entre 1980 et 2011, Avraham Shalom (1980-1986), Yaakov Peri (1988-1994), Carmi Gilon (1994-1996), Ami Ayalon (1996-2000), Avi Dichter (2000-2005) et Yuval Diskin (2005-2011). Le Shin Beth est l’agence de la sécurité intérieure israélienne et du contre-espionnage, dont une des missions principales est de lutter contre toute forme de terrorisme sur le territoire israélien, à Gaza et en Cisjordanie. Les paroles de ces six hommes, d’une franchise stupéfiante, nous éclairent sur 30 ans de politique israélienne, en particulier ce qui concerne le traitement de la question palestinienne. Face à la caméra ils se confient au réalisateur et leurs interventions sont entrecoupées par des images  d’archives : guerre des 6 jours, attentats en Israël, photos d’émeutes des Intifadas (1986-1993) et (2000-2005) en Cisjordanie, d’arrestations, de prisonniers, vues aériennes de cibles bombardées, manifestations de 1995 contre Rabin etc.                                                    

Le film est divisé en 6 sous-titres à partir desquels discourent tous les intervenants.
1 De la tactique, aucune stratégie
2 Oublie la morale
3 Le terroriste des uns est le résistant des autres
4 Votre souffrance est notre victoire
5 Dommages collatéraux
6 Le vieil homme au bout du couloir (Ben Gourion)

Le ton est donné : les missions binaires (tuer/ne pas tuer) et secrètes sont ici décortiquées avec honnêteté et méthode par des hommes qui, bien que pragmatiques et obsessionnels de la sécurité, n’en sont pas moins humanistes et sincères. Ils évoquent, sans rien esquiver, leurs réussites comme leurs échecs, et le coeur de leur travail, à savoir les infiltrations, les recrutements d’agents palestiniens appelés à trahir les leurs, les pressions physiques et psychologiques exercées sur les détenus, les assassinats ciblés conduisant parfois à des bavures.
Des exemples de scandales sont donnés comme celui de l’affaire du bus 103 Tel-Aviv/Ashkelon, en 1984, détourné vers Gaza par des Palestiniens et intercepté par des soldats israéliens. Deux des quatre terroristes sont lynchés à mort par les soldats sur place. Avraham Shalom, chef du Shin Beth, est forcé de démissionner.
Le Shin Beth est également accusé de négligence, voire de complaisance, lors de l’assassinat de Rabin en 1995*.
A d’autres moments est montrée l’inefficacité couplée à l’immoralité de certaines opérations comme l’échec de l’assassinat ciblé de 12 chefs du Hamas, en 2003. Faut-il seulement tuer les meurtriers terroristes, s’interroge Avi Dichter, ou aussi ceux qui les aident, les préparent ou distillent idéologiquement le terrorisme?

D’autres questions de fond sont abordées par les six protagonistes, et non des moindres.
Quelles sont les limites des méthodes d’interrogatoire dans une démocratie qui a signé la convention de l’ONU contre la torture en 1991? Un état démocratique peut-il tuer légalement pour protéger ses citoyens? Et qui est responsable en dernier ressort? A ce sujet les six intervenants sont tous d’accord pour exprimer leur extrême défiance vis-à-vis des politiques de tous bords (sauf envers Rabin) qui, pour préserver leur poste ou éviter une crise gouvernementale grave, se sont toujours défaussés sur le Shin Beth alors que les ordres pour des opérations quasi illégales viennent précisément du Premier ministre. Les chefs du Shin Beth expriment unanimement leur sentiment d’abandon, leur profonde solitude. Même après les accords d’Oslo (1993) les opérations de prévention des attentats continuent, ce qui fait dire à Rabin :  » Il faut lutter contre le terrorisme comme s’il n’y avait pas de processus de paix, et poursuivre le processus de paix comme s’il n’y avait pas de terrorisme ».

On voit aussi que dès 1978 une autre lutte s’est engagée contre des religieux juifs d’extrême droite qui préparaient un attentat contre la mosquée du Dôme sur la fameuse esplanade de Jérusalem. Le Shin Beth empêche à temps cet attentat comme il empêchera dans les années 90 un attentat contre plusieurs bus palestiniens. Mais les ex-dirigeants déplorent qu’une fois arrêtés, les responsables de ces mouvements clandestins israéliens même condamnés lourdement, soient relâchés rapidement et qu’ils fomentent aussitôt d’autres actions. Le Shin Beth s’en trouve délégitimé.
L’assassinat de Rabin par Igal Amir marque un tournant, disent-ils, dans l’histoire israélienne. Ils n’avaient pas senti venir cette énorme fracture dans le pays. « Qui voulons-nous être en vivant ici? », se demande Ami Ayalon. C’est un tournant également dans l’histoire du Shin Beth qui analyse ses failles et son manque de dialogue avec les services de sécurité palestiniens. En fait les deux peuples s’infligent des souffrances réciproques et plus personne ne veut la paix.

A la fin du film ils sont encore d’accord pour dire qu’une paix se construit non dans la violence mais dans des relations de confiance qui doivent primer sur le militaire. Il faut dialoguer avec tous les ennemis d’Israël. Mais le futur leur paraît sombre en raison de la droitisation de la société et des gouvernements. Sous prétexte de lutter contre le terrorisme nous avons établi une situation politique intenable. Or, selon Clausewitz*, « la victoire est la capacité de créer une situation politique meilleure ». Ce qui n’a pas été fait. Israël gagne les batailles mais pas la guerre.
Yaakov Peri a une parole des plus paradoxale et étonnante : « Quand tu quittes le Shin Beth, tu deviens un peu gauchiste* ». Tandis qu’Avraham Shalom et Yuval Diskin citent et approuvent un opposant à la colonisation en 1948, Yeshua Leibowitz : « Israël deviendra un Etat Shin Beth en administrant autoritairement une population hostile d’un million d’étrangers ».

Ce documentaire incroyable a été nominé aux Oscars en 2013 et a rencontré un immense succès en Israël. Sauf auprès des membres du gouvernement Netanyaou qui l’ont trouvé « tendancieux ».
Inspiré par le documentaire américain The Fog of war* (Brumes de guerre) d’Errol Morris, ce film audacieux, à travers les interviews et le choix des archives, se révèle être un pamphlet contre la politique d’occupation par ceux qui précisément étaient chargés de la mener à bien.

Et en même temps c’est une preuve de démocratie qu’un tel film puisse se faire et être diffusé en Israël. Imagine-t-on un film français faisant intervenir des directeurs de la DGSI* qui parleraient de leurs méthodes et les dénonceraient parfois au travers d’exemples précis?

Notes

assassinat de Rabin : voir l’article sur le film de Gitaï (blog maclarema)

Clausewitz (1780-1831) : général prussien et théoricien de la guerre

gauchiste : en Israël anti-gouvernement actuel, presque antisioniste. Ce terme sonne                               comme une insulte

Yeshaou Leibowitz (1903-1994) : israélien chimiste, historien, philosophe qui a                                       enseigné ces trois matières. Anticonformiste et très controversé dans son                                 pays  en raison de ses prises de position contre la colonisation

The Fog of war : film d’Errol Morris (USA 2003) où Robert Mac Namara, ancien ministre de la défense de Kennedy et de Johnson, revient de façon critique sur son rôle politique et le déclenchement de la guerre au Vietnam

DGSI : service du renseignement français chargé de la sécurité intérieure

The Gatekeepers : en DVD

Les Sentinelles : livre de Dror Mereh (éditions Héloïse d’Ormesson, en français)

 

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3 réponses à The Gatekeepers (les Sentinelles) film documentaire israélien 2012

  1. eve lavaleve dit :

    tres tres interessant et toujours aussi clair ! TRES BON CHOIX DE SUJET ; MERCI de m ‘ éclairer sur ce sujet si sensible et dont on parle depuis si si longtemps !

  2. olivier C dit :

    bonjour j’ai lu. J’aimerai voir le DVD et relire aprés. Pour comprendre si le schéma binaire tuer/pas tuer, violenter/pas violenter etc est toujours la paire incontournable de tout comme Caine/Abel.
    Merci Reine!

  3. Carla Nacher dit :

    Merci pour cet article approfondi sur ce sujet qui m’a donné envie de voir le documentaire . Sur « youtube » c’est affiché « plus disponible », mais il y a quelques trailers et entretiens, mais je l’achèterai le film.

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