Le fabuleux piano – Sonia Devillers – éditions Robert Laffont 2026

Le magnifique piano à queue n°2, de chez Erard, commandé par Wilhelm Enoch, arrive au siège des éditions Enoch, boulevard des Italiens, le 12 janvier 1892.

piano à queue Erard

C’est Carl, le père, qui a créé cette maison d’éditions de partitions : né à Francfort sur le Main, il avait, avec sa femme et ses enfants, quitté l’Allemagne pour la France après la révolution de 1848 et la forte répression qui s’en était suivi. A l’époque, les Juifs d’Allemagne n’avaient toujours pas les mêmes droits que leurs concitoyens. Ce n’était pas le cas en France depuis la révolution. Carl choisit donc de s’installer à Paris. Ce fut aussi le cas, à la même période, du père de mon arrière-grand-mère, Emil Cohen, venu lui du Nord de l’Allemagne.

Autour du piano, au siège des Editions, chaque semaine Wilhelm et sa femme Evelyn, née Astruc, tiennent salon.  Avec leurs enfants : Marguerite, Daniel et Georges, ils y côtoient les plus grands musiciens de l’époque : Ravel, Chabrier, Debussy… A la mort de Wilhelm, en 1913, le piano rejoindra l’appartement de Daniel, sa femme Anna et leurs deux fils Jacques et Robert, rue de Courcelles, dans le 17ème arrondissement.

La maison Enoch est devenue Enoch, père et fils. C’est une maison d’édition musicale reconnue.

Si les Enoch sont « des israélites, des juifs assimilés appartenant à la bonne société, une élite en quelque sorte » comme l’écrit Sonia Devillers, ils vivent avec anxiété l’Affaire Dreyfus (1894-1906) et les innombrables publications antisémites de l’époque et des années suivantes qui ont pignon sur rue.

A partir des années 1931, pour suivre la famille Enoch dont le piano est partie intégrante, Sonia Devillers s’appuie sur des carnets tenus au jour le jour par Jacques Enoch, le fils ainé de Daniel, né en 1900. Des carnets qui reflètent à la fois la vie trépidante et festive de Jacques mais aussi au fil des années, ses inquiétudes, ses interrogations, ses regrets…

La seconde guerre mondiale arrive, Daniel et Anna se refusent à quitter Paris, au grand dam de Jacques réfugié en Savoie. Rattrapés par le sort des 70 000 juifs de France déportés, ils sont arrêtés le 8 octobre 1943 et partiront pour Auschwitz dès le 24 (convoi 61). Dénoncés par un voisin comme ne portant pas leurs étoiles jaunes devant le local des poubelles de leur immeuble ! Peu de temps après, leur appartement est entièrement pillé avec… le piano.

Jacques perdra aussi son frère Robert. Celui-ci est pris par la Gestapo en juin 1944 en tant que Juif, interné et torturé à la prison de Montluc à Lyon. Le 8 juillet, désigné comme otage par Klaus Barbie, suite à l’explosion de la gare de Portes-Lès-Valence par la Résistance, Robert est fusillé avec 29 autres prisonniers.

Parallèlement à ces assassinats, Sonia Devillers montre et explicite l’organisation implacable de l’« aryanisation » (1) des entreprises juives, du pillage des instruments de musique et des partitions, du mobilier (« opération Meubles »), le vidage complet des appartements des Juifs, y compris bien sûr leurs outils de travail, qui accompagne et facilite leur déportation et leur mort. On associe même à cette entreprise les internés du camp de Drancy, juifs bien sûr, pour stocker, trier, réparer, avec des conditions inhumaines, dans des camps parisiens (situés dans les magasins généraux près d’Austerlitz, chez Lévitan et dans un hôtel particulier de la rue Bassano dans le 17ème ). Avant le départ de tous ces biens pour l’Allemagne.

Dans une lettre codée datant du 15 mars 1942, Pierre Jacob, mon grand-père maternel réfugié à Clermont Ferrand, écrit à un ami : « De Paris, on nous signale la progression du chiffre d’affaires de la société spécialisée dans le nettoyage des appartements par le vide. On garantit une stérilisation parfaite ». Jacques Enoch, de retour dans l’appartement de ses parents en novembre 1944, écrit : « il est totalement vide ». Une stérilisation parfaite en effet, qui affectait parallèlement les personnes et les biens, en particulier, Daniel, Anna, Robert et leur appartement, dont le piano bien sûr.

Jacques est le seul survivant de la famille. Il aura une fille, Danielle, née juste après-guerre, qui a aidé Sonia Devillers dans sa recherche.

Jusqu’à présent la famille Enoch n’a pas retrouvé le piano Erard n°2, numéro de série 68037.

La seule chose positive fut que l’administrateur « aryen » des éditions Enoch « a tenu bon malgré les lois scélérates : il n’a pas vendu les éditions Enoch ». Il en a remis, après-guerre, les clés à Jacques qui a pu leur redonner vie, notamment grâce à la production et la publication des Feuilles mortes qui se ramassent à la pelle (2), de Prévert et Kosma…

Partant d’un piano, Sonia Devillers rend ainsi hommage à la famille Enoch représentative de Juifs immigrés qui s’étaient fait une place à Paris et furent décimés par les nazis, avec la complicité active de la France. De la famille Enoch, seul Jacques survécut.

SD évoque en passant sa propre famille maternelle juive, venue de Roumanie (3) dans les années 60, ayant dû tout quitter, vendue par le régime communiste contre des animaux(4)… Elle évoque en particulier sa grand-mère Gabriela qui voit son piano emporté par les déménageurs. « Ce vide-là, elle ne le remplira jamais », écrit sa petite-fille.

Avec ce résumé, je ne vous ai pas tout dévoilé du livre. Je vous engage à le découvrir.

Notes :
(1) Voir aussi les articles de Reine sur ce blog : Spoliation et « aryanisation » des biens juifs sous Vichy : restitutions et réparations dans l’après-guerre (1) et Spoliation et « aryanisation » des biens juifs sous Vichy : restitution et réparation 1995-2025 (2)
(2) Les Feuilles mortes, est une chanson écrite par Jacques Prévert et composée par Joseph Kosma, initialement pour le film Les Portes de la nuit de Marcel Carné, film sorti fin 1946. Elles ont été interprété par Yves Montand, Cora Vaucaire, Juliette Gréco, etc.
(3) Voir l’article de Claire sur ce blog : Bref aperçu de la longue histoire des Juifs en Roumanie
(4) Cette histoire est racontée par Sonia Devillers dans son livre : Les exportés, Editions Flammarion 2022.

 

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