Les Juifs américains : 3 L’immigration d’Europe orientale 1881-1939

Juifs russes à New-York

Même si elle a commencé de façon plus confidentielle dès les années 1850, l’immigration massive de Juifs d’Europe orientale de Russie, de Pologne, de Galicie, de Roumanie, de Bulgarie, des pays baltes …débute en 1881 , en même temps que d’autres immigrations (Polonais, Russes, Grecs, Roumains, Italiens chrétiens), dont elle représente 10% environ. Il y avait 250 000 Juifs qui vivaient alors aux Etats-Unis, pour la plupart originaires d’Allemagne et d’Europe centrale et qui étaient majoritairement réformistes. En 1900 on compte un demi-million de plus et en 1914, 1 250 000 supplémentaires. Après la guerre l’immigration massive reprend mais est stoppée par des lois sur les quotas en 1921 et 1924 qui ont pour but de sauvegarder le caractère anglo-saxon de la population américaine. De 120 000 par an, le nombre tombe à 10 000, et quand Hitler prend le pouvoir et commence à annexer des territoires, les Juifs européens, sauf des personnalités comme Einstein ou de nombreux cinéastes allemands et autrichiens, sont abandonnés à leur sort par les Américains.
Néanmoins la population juive  passe de 250 000 en 1880 à 4 200 000 en 1924, à 4 500 000 en 1937 (de 0,5% à 3,7% de la population totale). En 1930 on estime qu’un Juif sur 4 dans le monde vit aux Etats-Unis. On peut dire que l’émigration devient le problème majeur de la communauté juive américaine. Des sociétés de secours aux immigrants sont créées en Europe occidentale et en Amérique pour trouver l’argent du voyage et l’aide à l’installation.

1  Les causes

La misère provoque leur départ. Les Juifs vivent majoritairement dans des shtetls (voir l’article : un pôle de l’histoire juive) dans les campagnes, très pauvres, exerçant des petits métiers. Ils sont exclus de la modernité des villes, à l’exception d’une minorité urbaine plus riche, plus intellectuelle, comme la communauté de Vilna en Lituanie par exemple.

D’autre part ils sont victimes dans ces pays d’un antisémitisme féroce, en particulier en Russie où ils sont assignés dans des « zones de résidence » (Biélorussie, Ukraine, duché de Varsovie…). Même lorsqu’ils vivent dans des villes et sont éduqués, les Juifs sont exclus de nombreux métiers. Souvent ils subissent la conscription militaire  pour des périodes interminables. L’assassinat du tsar réformiste Alexandre II en 1881 déclenche des pogroms meurtriers, par exemple à Varsovie en 1881, Kichinev en 1903, Kiev en 1905 ou Odessa en 1905.

2  Qui sont ces Juifs orientaux qui émigrent? Ils diffèrent de leurs prédécesseurs « allemands ». Par leur vie en ghettos ils ont créé une culture juive distincte des cultures environnantes. Ils parlent le yiddish, sont attachés à une religion traditionnaliste qui régente tous les aspects de leur vie. Tous les hommes connaissent les prières en hébreu et les lois juives, car les garçons reçoivent tous un enseignement religieux. Le mouvement des Lumières ne les a pas touchés comme les Allemands. Ils ne se convertissent pas, ne s’assimilent pas, ne réforment pas la religion mais ils mettent au point un hébreu modernisé susceptible d’élever spirituellement les masses. De plus dans la seconde moitié du XIXè siècle, les jeunes sont séduits par le sionisme religieux ou socialiste, ce qui est logique dans des pays où la religion est associée à une nation (un groupe ethnique) et par le socialisme naissant qui attire les Juifs  souvent réduits au statut de prolétaires dans les villes industrialisées où les jeunes sont venus en nombre chercher du travail après 1850.

3  Aux Etats-Unis ils sont accueillis de façon très mitigée par les anciens migrants devenus des bourgeois américains. Ils leur paraissent effrayants par leur pauvreté, leurs pratiques religieuses archaïques ou au contraire leurs idées révolutionnaires anti religieuses. Pourtant la communauté leur vient en aide avec l’idée implicite de les « élever et de les assimiler ». Les premières années les nouveaux immigrants se rassemblent autour de la religion, font venir quelques grands rabbins de Lituanie. En 1890 on compte rien qu’à New-York 130 synagogues de Juifs orientaux. Mais peu à peu au contact de la communauté américaine le nombre des orthodoxes fléchit au profit d’idéologies modernes.

Les nouveaux migrants vivent principalement dans des villes de la côte est, reconstituent des ghettos (comme le Lower East Side à New-York, le North End à Boston ou le South Downtown à Philadelphie), ou à Chicago (dans le West Side). A la première génération ils sont encore pauvres, vivent dans des logements insalubres, sont souvent exploités par des Juifs allemands dans des « sweatshops* » pour lesquels ils sont tailleurs ou travaillent chez eux en répartissant le travail dans la famille. Ils peuvent être également colporteurs, et mieux boutiquiers.

Hester Street dans le Lower East side à New-York

Certains jeunes avides de sortir de la misère, rejoignent des gangs qui forment la première mafia juive (voir le film Il était une fois en Amérique* de Sergio Leone). Mais les traditions de cohésion familiale font que les parents poussent leurs enfants à faire des études et dès la génération suivante on trouve des médecins, des juristes, des enseignants. Ils lisent des journaux en yiddish grâce à une personnalité venue de Vilna, Abraham Cahan, de culture juive et russe, arrivé en 1882, créateur et rédacteur en chef du quotidien Jewish Daily Forward qui a pour but de faire des Juifs arrivés récemment des citoyens modernes.
Peu à peu des liens se forment entre les orthodoxes religieux et les consevateurs hostiles à la Réforme. Une école de formation de rabbins orthodoxes parlant anglais est fondée et le nombre de synagogues conservatrices s’accroît en même temps que décline celui des synagogues totalement traditionalistes.  En 1935 un quart des enfants  reçoit une éducation juive dans des écoles privées, trois-quarts une forme très atténuée d’éducation juive dispensée après les cours d’école publique, une extrême minorité (surtout dans les classes pauvres) une éducation approfondie dans le Yeshiva* College, fondé en 1928. Les socialistes créent aussi des écoles du soir en yiddish appelé à devenir  » la langue des masses juives ».

4 L’antisémitisme, encore

L’arrivée de ces nombreux Juifs d’Europe orientale ravive un antisémitisme qui n’a jamais disparu. Les préjugés séculaires antisémites demeurent et dans le Sud, comme pour les Noirs, les démagogues, le Ku Klux Klan excitent les foules et les poussent au lynchage, comme dans l’affaire Leo Frank* (1903-1915).  Aux préjugés traditionnels de cupidité, de corruption des moeurs s’ajoute la dénonciation pour pacifisme (=défaitisme), socialisme, communisme et accointances avec Franklin Roosevelt dont le New Deal est rebaptisé Jew Deal. Henry Ford, créateur des entreprises automobiles joue un rôle important dans ce phénomène : raciste, pro-fasciste il répand ses idées en diffusant des Protocoles des sages de Sion* et dans son journal, le Dearborn independent. (voir article Le Complot contre l’Amérique de Philip Roth)

Lynchage de Léo Frank en Géorgie en 1915

Les Juifs se défendent en créant la Ligue contre la diffamation en 1913, en se rassemblant en congrégations et centres communautaires, en militant dans les syndicats ou dans des groupes sionistes. Les cinéastes et producteurs d’Hollywood sont très majoritairement juifs et, influents, sont des relais précieux dans l’opinion, comme des journalistes tel Joseph Pulitzer, comme les journaux du New-York Times ou du Washington Post qui appartiennent à des Juifs. Dans les années 30 des Juifs accèdent au pouvoir politique en devenant sénateurs, ministres, gouverneurs, proches du parti démocrate.
Il est intéressant de noter que dans les années 30 une sorte de « convergence des luttes » pour les Juifs et pour les Noirs prend naissance dans les milieux juifs « de gauche » américains et les milieux artistiques. En témoigne la chanson Strange fruit créée en 1937 par un enseignant juif d’origine russe, Abel Meeropol qui, choqué par les photos de Noirs lynchés dans le Sud, compose un hymne vibrant contre le racisme où le titre très cru est la métaphore du corps d’un Noir pendu à un arbre. Strange fruit est chantée par Billie Holiday en 1939 au Cafe Society à New-York et sera reprise par de nombreux artistes. (Vidéo de Billie Holyday)

Conclusion : En 1939 beaucoup de Juifs sont devenus prospères même si on trouve encore parmi eux des prolétaires, et des gens pauvres, surtout parmi les Juifs venant d’Europe orientale  (voir certains livres d’Isaac Singer) mais qui sont soutenus par des organismes solidaires. Du point de vue religieux le Judaïsme sous tous ses aspects s’épanouit comme religion et comme culture commune. Il y a environ 3700 synagogues se répartissant entre conservateurs et réformés qui progressent aux dépens des orthodoxes dont les enfants vont dans les deux premiers groupes ou abandonnent la religion. En revanche, paradoxalement l’éducation orthodoxe, très poussée, va progresser régulièrement au sein de toutes les classes sociales. La religion stricto sensu attire moins les jeunes générations qui désertent les offices. Mais la montée du Sionisme, la constitution d’un Foyer juif en Palestine et l’extermination des Juifs d’Europe vont provoquer après la seconde guerre mondiale de multiples métamorphoses de la communauté juive américaine et en particulier un retour à la religion.

SOURCES

Nathan Glazer : les Juifs américains du XVIIè siècle à nos jours (Calmann-Lévy 1972)
André Kaspi : les juifs américains (Plon 2008)

NOTES

1 sweat shops : terme créé en Angleterre vers 1840 et repris aux Etats-Unis, signifiant ateliers (surtout textiles) de misère où on exploitait les ouvriers y compris les enfants.

2 Il était une fois en Amérique :  dernier film de Sergio Leone (1984) où le héros, David Aaronson, côtoie dans sa jeunesse le milieu des voyous dans le Lower East Side de New-York.

Autres films sur l’immigation juive : Hester Street de Joan Silver (1975); The Immigrant de James Gray (2013) qui raconte l’histoire d’une immigrante catholique polonaise tombant sous la coupe d’un proxénète juif dont la possessivité amoureuse à son égard conduira à une tragédie.

3 Yeshiva : centre orthodoxe d’étude de la Torah et du Talmud.

4 Affaire Leo Frank (1913-1915)  Directeur d’une usine à Atlanta Leo Frank, un notable juif, est accusé par un employé du viol et du crime d’une ouvrière de 13 ans, sur fond de campagne de haine antisémite. Il est condamné à mort mais le gouverneur de Géorgie, persuadé de son innocence, commue la peine en prison à vie. Un commando armé parvient à l’enlever dans sa prison et le pend à un arbre à 250 km de là. Son innocence est depuis prouvée par les historiens. Cette affaire conduit à la création de la Ligue anti diffamation.

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1 réponse à Les Juifs américains : 3 L’immigration d’Europe orientale 1881-1939

  1. Nacher Charlotte dit :

    Merci Reine et vos ami(es)pour ces articles. J’ai tout lu et beaucoup appris même sur les vagues d’immigration aux États Unis et l’évolution de la religion juive là-bas .

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