Toutes les vies de Théo, roman de Nathalie Azoulai (P.O.L, 2025)

Théo Ravier et Léa Woks se rencontrent à 25 ans lors de séances de tir, en 1998. Très vite ils s’installent ensemble, et  trois ans après ont une fille, Noémie. Léa est avocate,  Théo  est un historien d’art d’origine bretonne et allemande. La mère de Théo, Marie, a élevé son fils dans la culpabilité de la Shoah. Léa, d’origine juive ashkénaze, appartient à une famille laïque, plus tournée vers le passé que vers Israël. Seul Dan, le cousin de Léa, est tourné vers Israël , allant même jusqu’à travailler pour ses services secrets.Théo, influencé par l’éducation maternelle, se sent plus Juif que Léa, et se spécialise dans les rapports entre peinture et Shoah. Dix ans après, on les retrouve lors d’un voyage en Israël où Léa fait part  de son malaise et exprime son rejet des Juifs religieux, et plus largement des groupes juifs.
A partir du 7 octobre 2023, jour des 50 ans de Théo, « Léa n’est plus Léa ». Elle devient obsessionnelle et s’enferme dans une paranoïa volubile et virulente, se dispute avec ses collaborateurs, ses amis; elle vit au rythme de la guerre, se réfugie à la synagogue. Noémie se convertit au catholicisme et se fait appeler Marie, comme sa grand-mère. Théo, qui  depuis quelque temps étouffe au sein du clan de sa belle-famille, ne ressent rien et oppose au pogrom, un « oui, mais ». Il s’exclut de cette atmosphère tragique et s’éloigne de Léa qui le rejette.
Il tombe amoureux d’une jeune peintre libanaise chrétienne, Maya, et peu à peu, après un séjour à Beyrouth, semble épouser la cause arabe. Il accompagne de textes les tableaux antisionistes de Maya. Celle-ci met au monde une fille, Amal, dont Théo s’occupe à plein temps pendant que Maya voyage pour sa carrière. Malgré un séjour à Berlin, où Maya réalise les atrocités de la Shoah, le couple éclate. Maya le quitte pour Raphaël, un cinéaste juif converti à l’antisionisme. Théo s’occupe à temps complet d’Amal et renforce ses liens avec sa première fille redevenue Noémie. L’épilogue clôt le roman avec la rencontre d’une nouvelle femme, ni juive ni arabe.

La romancière qui plonge dans une actualité brûlante (les suites du 7 octobre 2023) évite les écueils en se tenant à distance égale de ses personnages principaux, sans porter aucun jugement. Le registre souvent ironique, voire comique permet de désamorcer les parti-pris, les passions irréconciliables inhérentes au conflit israélo-palestinien.  Le genre du roman permet d’éviter les thèses abstraites et politiques, puisqu’il nous fait pénétrer dans l’intimité  vivante et complexe de deux couples percutés par les événements extérieurs : Théo/Léa puis Théo/Maya.
Théo né d’un père breton et d’une mère allemande philosémite, se cherche une identité plus « héroïque », plus clivante. Il devient Juif avec Léa, Arabe avec Maya. Léa le considère au départ comme un Mensch*, un goy*  protecteur, capable d’endosser le malheur millénaire de son peuple. Au départ ils sont en miroir inversé : Léa se sent juive par le passé de sa famille mais ne revendique rien. Elle n’est ni religieuse ni intéressée par Israël.  » Si je n’étais pas juive », dit-elle à son retour d’Israël, « je serais antisémite ». Théo au contraire aspire  à se sentir Juif, et quand Noémie naît, il s’imprègne totalement de cette identité. Il en jalouse Dan le cousin, auréolé de son prestige d’espion israélien. Le 7 octobre renverse le miroir. Léa se replie dans sa judéité,  dans »la niche des Juifs ». Elle sombre dans une paranoïa identitaire, renforcée par les prises de position violentes de son entourage amical ou professionnel. La conversion de sa fille l’isole encore plus.
Théo qui ne supporte plus Léa et son mélodrame familial , et par extension tous les Juifs (« il n’y avait pas de juifs innocents, pensait-il »), s’émancipe en aimant une femme du bord ennemi, une libanaise passionnément propalestinienne. Il se complaît alors dans l’identité opposée, veut devenir un oriental comme Maya. Il rejoint le camp adverse, en mal d’héroïsme. La jalousie vis-à-vis de l’amant de Maya  et l’ambivalence de celle-ci vis-à-vis de sa maternité le ramènent à la réalité de sa propre identité: c’est le sens de l’épilogue.

Ce roman, en pénétrant dans l’inimité des personnages, aborde une question actuelle : comment être en paix avec son identité et être en même temps capable d’altérité? Nathalie Azoulai y répond certes par un canevas romanesque schématique, mais nuancé par la complexité des personnages, et un courage certain en ces temps de polarisation extrême. La drôlerie s’arrime à la tragédie, les personnages égarés, excessifs, frisent parfois le ridicule par leur mauvaise foi. L’écriture est méticuleuse, le rythme  est alerte à coups d’ellipses ou d’accélérations. Le roman est comme une fable existentielle où chacun s’accroche à ce qu’il peut, avec ou contre ses origines dans un incessant mouvement de balancier.

NOTES

Nathalie Azoulai : romancière née en 1966. Elle est professeur de lettres, puis éditrice. Elle se consacre à l’écriture depuis 2002 et participe au jury du prix Femina. Elle a obtenu le prix Médicis en 2015 avec le roman Titus n’aimait pas Bérénice.

Mensch : c’est un grand compliment en langue yiddish. Celui qui est « un homme véritable », c’est-à-dire un homme intègre, loyal, qui fait honneur à l’humanité.

goy : non-juif pour les Juifs, appliqué  surtout aux Chrétiens. Souvent péjoratif.

CONSEILS DE LECTURE

Joann Sfar : Nous vivrons / Enquête sur l’avenir des Juifs (Les Arènes BD, 2024)

Lee Yaron : 7 octobre (Grasset, 2024) voir article Maclarema

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réponse à Toutes les vies de Théo, roman de Nathalie Azoulai (P.O.L, 2025)

  1. Isabelle Frandon dit :

    J’ai lu ce roman à clefs traversé par la question identitaire. Que suis-je ? Cette juive laïque nommée Léa que le massacre du 7 octobre bouleverse au point de faire de la sauvegarde de l’identité juive sa raison d’être dans ce monde. Tout ce qu’elle entreprend se mesure à l’aune de cette identité vécue par son mari et sa fille comme un enfermement au point où le premier ne reconnait plus en Léa la femme qu’il a aimée, certes exigeante et tranchante mais qui se transforme en une passionaria de l’identité juive. Quant à leur fille, Noémie, devenue jeune adulte, elle décide de se faire baptiser dans la religion catholique, porte le Christ en croix autour du cou et change son prénom. De Noémie elle est devenue Marie et marque ainsi son opposition radicale à sa mère. Théo, flottant dans sa propre identité, cherche ses propres lignes de fuite qui passent, dans un premier temps par la rencontre amoureuse avec une libanaise propalestinienne. C’est à partir de là où je trouve que le roman devient trop un récit à clefs qui frôlent la caricature des positions. Certes, ironie et humour favorisent la distance avec les personnages mais n’empêchent pas le lecteur de devenir à son tour comme piégé par ces revendications identitaires comme si chaque personnage n’était plus que le représentation identitaire d’un soi par ailleurs vidé de tout autre contenu. Théo choisit l’envers de Léa, sorte de revanche. La suite du roman fait entrer dans cette danse identitaire Raphaël, un juif antisémite comme si cette dernière position manquait au jeu des représentations. Néanmoins, là où le récit gagne en vérité plus singulière, c’est qu’il est aussi traversé par la trahison. Trahison amoureuse de Léa dont le lecteur apprend qu’elle trompe son mari depuis toujours, amoureuse d’un juif travaillant au service d’espionnage d’Israël et qui est comme son alter-ego. Trahison de Théo qui tombe amoureux de Maya et dont la relation reste cachée à Léa jusqu’au moment où lui-même apprend inopinément la trahison de sa femme. Trahison de Noémie qui se convertit au catholicisme. Trahison de Maya avec Raphaël. Que disent toutes ces trahisons au sein des tensions identitaires? Que la trahison serait son corollaire? Que fait Netanyahou si ce n’est trahir la Torah? Que la mort d’un enfant arabe soit rien à côté de celle d’un enfant juif est la négation même de la Torah. Que font les colons juifs, revendiquant leur piété, si ce n’est trahir la Torah? Or, ce texte n’est-il pas au fondement de l’identité juive? Il n’est d’identité possible que celle traversée par le doute, l’interrogation, la mise à distance d’un soi replié sur lui-même, incapable de vivre l’altérité. Pour ma part, j’ai grandi dans une famille catholique traditionaliste dont j’ai pu constater les désastres affectifs liés à la revendication identitaire, aussi fière d’elle-même que vidée d’un véritable humanisme.

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