Colloque : l’antisémitisme en France XIXè-XXIè siècle. Jour 3.

antisc3a9mitisme-d598fEn cette dernière matinée les intervenants s’interrogent sur les nouveaux terrains de l’antisémitisme en France. Le chercheur Günther Jikeli, en analysant différents sondages  (réalisés à Berlin, Londres et Paris sur 1170 personnes) montre que le niveau d’antisémitisme est plus répandu chez ceux qui se définissent comme musulmans que chez les autres sondés et développe plusieurs types d’arguments : la théorie du complot judéo-sioniste, les opinions très négatives vis-à-vis d’Israël avec une identification des Juifs aux Israéliens, la tautologie « les musulmans n’aiment pas les Juifs » comme part d’une identité musulmane.
L’historienne Valérie Igounet analyse le négationnisme, une invention française, née en 1948 sous l’impulsion de Bardèche pour qui les juifs ont menti sur l’extermination pour imposer l’existence et la puissance d’Israël. La guerre des Six jours relance le mouvement mais c’est l’universitaire de Lyon Robert Faurisson qui parvient à diffuser plus largement ces thèses dans les années 1970 grâce à un article paru dans Le Monde « le mystère des chambres à gaz » soutenu non seulement par l’extrême-droite mais aussi par la gauche radicale de la librairie La Vieille taupe au nom de la liberté d’expression. Roger Garaudy (qui a quitté depuis longtemps le parti communiste) et dans une moindre mesure l’Abbé Pierre médiatisent les mêmes idées et contribuent à les répandre dans les pays arabes (surtout en Iran où se tiennent des conférences négationnistes).
Dieudonné M’Bala, qui fait monter sur sa scène Faurisson, et Alain Soral, par son site web, reprennent actuellement encore ces thèses et sont régulièrement condamnés par la justice.
Je passerai rapidement sur l’intervention du politologue Frédéric Encel qui m’a semblé plus passionnelle et idéologique que scientifique à propos des incidences du conflit israélo-palestinien sur le développement en France d’un nouvel antisémitisme. Certes Frédéric Encel rappelle à juste titre que la France connaît un regain très inquiétant d’actes antisémites et que des crimes ont été commis par des Français se revendiquant de l’islam. Il identifie plusieurs milieux antisionistes : musulmans, altermondialistes, marxistes, Chrétiens de gauche. Mais il assimile tout antisionisme à de l’antisémitisme masqué, sans nuance, ne remettant à aucun moment en cause la politique israélienne comme l’une des causes de l’antisionisme. Le ton d’évidence et de connivence qu’il adopte vis-à-vis des auditeurs suscite des réactions antagonistes dans la salle, applaudissement ou critiques virulentes.
Le calme revient avec le politologue Paul Zawadzki qui s’interroge sur le djihadisme français « islamisation de la radicalité » comme le suggère Olivier Roy, ou radicalisation de l’islam? Faut-il chercher dans cette haine une cause culturaliste et idéologique, un manque d’idéal en Occident? Les djihadistes qui ont tué sont des Français de la seconde génération, anciens délinquants dont l’engagement sectaire et le fanatisme sont plus présents que la religion qui arrive au bout du parcours et non au départ. Les crimes au nom de la religion sont une façon de remplir le vide. Cependant on remarque dans le djihadisme français une centralité de la haine antisémite (Merah, Nemouche, Coulibaly) : discours identitaire musulman, imprégnation salafiste non quiétiste après 2001, antisémitisme dans la langue, dans les insultes banalisées ( « juif » »feuj »). Les nouvelles fragilités sociales comme la crise de la gauche sont aussi à analyser.
Le journaliste Frédéric Haziza revient surtout sur l’antisémitisme des réseaux sociaux, en particulier sur l’influence croissante dans la jeunesse de Dieudonné et Soral. Et témoigne de la difficulté à lutter contre la viralité d’internet.
Le dernier après-midi, Jean-Pierre Obin, inspecteur général de vie scolaire à l’Education nationale de 1990 à 2008, constate qu’actuellement seul un tiers des enfants français juifs sont scolarisés dans le public, un tiers dans le privé juif et un tiers dans le privé laïc ou catholique (pourcentage qui serait à comparer avec la scolarisation des autres enfants). On remarque deux périodes distinctes : depuis 1969 avec une demande d’école identitaire, après 1991 (guerre du Golfe, première et seconde intifada) avec une demande de sécurité de la part des parents. Depuis les années 2000, 30% des actes violents à l’école visent des élèves juifs avec des pics liés à l’actualité du Proche-Orient. L’Education nationale, malgré des alertes de familles et de professeurs témoins ou eux-mêmes attaqués, dans son grand courage légendaire (« pas de vagues »), occulte, dénie, pratique l’omerta. Actuellement les établissements sont un peu plus mobilisés (projet Aladin*) mais dans certains quartiers les enfants juifs sont partis dans une grande indifférence. Depuis 2012 (attaque de l’école à Toulouse) Jean-Pierre Obin constate un reflux des élèves des écoles juives vers le public de centre ville pour des raisons sécuritaires.
Georges Bensoussan, historien et coordinateur du livre les Territoires perdus de la République (2002) s’intéresse à l’efficacité de l’enseignement de la mémoire de la Shoah à l’école. Il rappelle que c’est Pierre Nora qui le premier a parlé, en 1983, de « devoir de mémoires » (de toutes les mémoires). Parallèlement à l’émergence du discours négationniste et à la montée du Front national, sont institués dans l’espace public des repères mémoriels où la Shoah devient le « centre de la centralité de la mémoire ». Les programmes scolaires changent en ce sens, des films sont diffusés à la télévision et dans les écoles (Nuit et brouillard, Shoah). Des dates de commémoration sont fixées ( 21 mars contre les racismes, 27 janvier libération des camps, 24 avril jour des déportés). Le discours de Jacques Chirac en juillet 1995 sur la rafle du vélodrome d’hiver de juillet 1942 et la responsabilité de l’Etat français marque les esprits. Mais l’importance accordée à la mémoire de la Shoah suscite des rivalités mémorielles, crée dans l’opinion de la lassitude et une culpabilité qui peut se retourner en agressivité contre les juifs. De plus cette obnubilation de la Shoah, donc de l’antisémitisme d’extrême-droite qui l’a fondée, masque l’apparition d’un nouvel antisémitisme qui s’avère meurtrier. Paradoxalement c’est dans le pays européen où la Shoah est la mieux enseignée que l’on dénombre le plus d’assassinats de personnes juives. Il faudrait plutôt enseigner « un devoir d’Histoire » ce qui éviterait de confiner les Juifs de France dans une essentialisation victimaire. Georges Bensoussan finit son allocution sur une note très pessimiste en se demandant si les Juifs ne sont pas renvoyés à une totale solitude.
La sociologue Dominique Schnapper revient sur 14 enquêtes par sondages effectuées en France. Les Français dans leur ensemble acceptent bien les Juifs même si certains stéréotypes antisémites restent ancrés. Les Français musulmans utilisent les mêmes stéréotypes (argent, pouvoir, présence dans les médias) mais plus fréquemment. Ils ressentent un poids excessif de la mémoire de la Shoah. Le conflit israélo-palestinien renforce l’équation juif=sioniste=israélien et dégrade les relations entre les Juifs et les musulmans qui encore récemment se reconnaissaient dans des histoires communes. Enfin les Français juifs se sentent plutôt bien intégrés à la communauté française mais affirment un fort sentiment d’insécurité. Même s’ils jugent l’engagement actuel de l’Etat très positif, ils se sentent abandonnés, surtout par les partis de gauche. Ils ont une forte conscience de l’antisémitisme de certains musulmans alors même que leurs relations avec eux dans la vie quotidienne sont jugées majoritairement satisfaisantes et qu’ils distinguent islam et islamisme. Dominique Schnapper, également pessimiste, se demande si l’on n’est pas en train d’assister à une communautarisation de la société française et si le pouvoir politique est assez fort pour imposer la loi républicaine.
Le sociologue Bernard Godard apporte un peu d’espoir en rappelant que malgré tout des liens continuent de se tisser entre les juifs et les musulmans dans des associations comme la Fraternité d’Abraham où les trois religions monothéistes se côtoient, ou dans des formes plus confidentielles qui réunissent imams et rabbins (Sioux à Paris 11ème, ou Amitiés judéo-musulmanes à Ris-Orangis (91) ou le mouvement interconfessionnel Coexister (depuis 2000) qui réunit des jeunes en organisant des tours du monde).
Le colloque se termine avec l’intervention de l’archevêque de Rennes, Pierre d’Ornellas qui rappelle comment l’Eglise catholique, après avoir été viscéralement anti-judaïque pour des raisons théologiques, a évolué vers un rapprochement des deux religions depuis la déclaration « Nostra aetate » de Paul VI en 1974. En 1986 le Pape Jean-Paul II déplore l’antisémitisme de l’Eglise, en 1997 il reconnaît les « péchés de l’Eglise vis-à-vis des Juifs » et la Conférence des évêques de France fait une déclaration de repentance en reconnaissant le silence coupable de l’Eglise sous Vichy. En 2000, à Jérusalem, Jean-Paul II condamne totalement l’antisémitisme de l’Eglise et Benoît XVI se rend à Yad Vashem en 2009 où il déclare qu’ « être antisémite, c’est être anti-chrétien ».
Pourquoi cet aveuglement de 2000 ans? Il tient surtout à une interprétation longtemps erronée du Nouveau Testament où les Ecritures judaïques sont dépréciées et où revient de façon récurrente la « perfidia » des Juifs qui n’ont pas reconnu le Christ et ont oeuvré pour sa mise à mort. La théologie augustinienne (IVe siècle), bien qu’elle refuse de considérer les Juifs comme déicides, prône une rupture du Christianisme par rapport au Judaïsme. Or le catholicisme est issu du Judaïsme et, religion de la fraternité, il doit se porter garant de l’amitié entre les deux religions.

Notes

Projet Aladin : organisation internationale indépendante créée en 2009 qui promeut le rapprochement interculturel, principalement entre juifs et musulmans, et met à la disposition des professeurs de nombreux documents susceptibles de les aider.

Le colloque est retransmis intégralement sur le site Akadem

 

 

 

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