Judas roman d’Amos Oz (2016)

Giotto le Baiser de Judas (1304-1306)

 

Le dernier roman de l’écrivain israélien Amos Oz*, cofondateur du mouvement La Paix Maintenant, nous emmène dans la Jérusalem coupée en deux de l’hiver 1959-1960. Dans une maison isolée, dans une atmosphère de huis clos, cohabitent trois personnages hantés par leur passé : Shmuel Asch* est un jeune homme de 25 ans, empoté, timide et sentimental, qui vient d’abandonner des études brillantes par manque d’argent -son père est ruiné- et parce que sa fiancée l’a abandonné pour en épouser un autre. Il est ainsi amené à s’occuper quelques heures par jour d’un vieil homme paralytique et discoureur, Guershom Wald, en échange du gîte et d’un peu d’argent. Avec cet ancien professeur d’histoire, cynique et pessimiste, Shmuel l’idéaliste a des discussions passionnées sur le sionisme, la création récente de l’Etat d’Israël, la question arabe, ou encore  sur Jésus et Judas. La relation entre ces deux hommes, au départ difficile, va évoluer au cours de ces quelques mois en un lien profond et filial qui répare le passé : Guershom a perdu pendant la guerre de 1948 son fils Micha et Shmuel a vécu une enfance triste avec des parents peu aimants.

Atalia Abravanel, le troisième personnage, est une femme de 45 ans, qui séduit Shmuel par sa beauté mystérieuse et sensuelle. Le jeune homme, plein de désir mais transi devant l’indépendance et la franchise ironique de cette femme puissante, parviendra à l’approcher, malgré sa maladresse, au cours de trois promenades initiatiques dans la ville et d’une nuit à ses côtés. On apprend peu à peu le secret qui lie Atalia à Guershom Wald. Elle est la veuve de son fils Micha et vit dans la même maison que son beau-père depuis ce drame. Elle est aussi la fille d’un sioniste idéaliste (fictif) rejeté comme traître en 1947 par Ben Gourion et le Comité exécutif sioniste pour avoir milité pour un « non-état juif et arabe ». Un père, abandonné par sa femme, peu attentif à sa fille et qui est mort en 1951 dans cette même maison.
Finalement Atalia pousse Shmuel à partir vivre sa vie, ce qu’il fera en prenant un car au hasard pour une ville nouvelle dans le désert du Néguev.

Ce roman, plein d’entrelacs, ne se contente pas de raconter une histoire. Il permet aussi à l’écrivain de partager avec nous des débats de fond sur les idéaux du sionisme confrontés à la création d’Israël (avec en creux la question actuelle de la création d’un Etat palestinien et de la coexistence des deux peuples) et une réflexion théologique, intellectuelle et politique sur  Judas. Prenant prétexte de la thèse de Shmuel qui travaille sur la figure de Jésus dans la tradition juive, Amos Oz partage avec nous ses lectures savantes qui convoquent entre autres les Evangiles, des rabbins célèbres,  des philosophes, des écrivains. Et à travers les point de vue de Shmuel et de Guershom il revisite les différentes figures de Judas, qu’il considère comme mal interprétées depuis l’Antiquité. En fait Judas n’a pas trahi le Christ , au contraire il est, par sa foi aveugle, « le premier chrétien, le dernier, le seul ». Il livre Jésus pour que la crucifixion advienne, pour prouver que Jésus, dans sa double nature, va ressusciter. Et c’est désespéré par le désespoir humain de Jésus sur la croix qu’il se pend. Ainsi Judas, qui livre Jésus pour de l’argent, figure fondatrice de l’antijudaïsme chrétien, n’est paradoxalement pas un traître mais un homme en avance sur son temps et la figure initiale d’une longue chaîne de traîtres chers à Amos Oz : dans le roman, Abravanel père bien sûr mais aussi Guershom qui se sent traître à son fils pour l’avoir poussé par sionisme à aller faire la guerre (alors qu’il aurait pu en être exempté), Antek, le grand-père de Shmuel, assassiné comme traître par les sionistes dans les années 30 ou encore Shmuel se sentant coupable de ne pas avoir aimé ses parents au point de s’en inventer d’autres. Amos Oz cite aussi pèle-mêle Lincoln, De Gaulle, Herzl imaginant un état juif en Ouganda, Camus, Sartre et tous les dirigeants israéliens ayant voulu faire la paix avec les Palestiniens, tous visionnaires et tous appelés traîtres. Jusqu’à lui, Amos Oz, qui considère cette insulte à son égard « comme un honneur ».

Amos Oz n’est jamais manichéen. Il adopte successivement les points de vue de ses personnages qui s’influencent mutuellement, sans prendre parti. Il ne choisit pas entre l’idéaliste Abravanel et le pragmatique Ben Gourion. D’ailleurs il nous a déjà dit, dans son essai Aidez-nous à divorcer*, que « le contraire de la guerre n’est pas la paix mais le compromis ». En revanche en explorant la figure de Judas il entend bousculer les clichés antisémites et réduire les fractures entre tradition juive et tradition chrétienne. Il rappelle, à propos de ce livre particulièrement personnel, qu’il a mis cinq ans à écrire, que son père s’appelait Judas comme son propre fils.

Ce roman/essai, à la fois poétique (cf les promenades dans une Jérusalem nocturne neigeuse et venteuse), sensible et ironique par le cheminement de ses trois personnages complexes et discursif par la confrontation d’idées m’a intéressée. Mais les nombreux détours théologiques, très documentés, dispersent et alourdissent la magie fictive car ils ne sont pas articulés au récit avec assez de légèreté, comme chez Kundera par exemple. Sauf au chapitre 47, une pépite, où Judas, devenu personnage, expose sa détresse  à la première personne, dans un monologue pathétique et époustouflant.

Notes

Amos Oz : voir lien maclarema écrivains engagés.

Sholem Asch : (1880-1957) écrivain yiddishophone qui a écrit sur des figures des
Evangiles.

Aidez-nous à divorcer (2004) : essai d’Amos Oz, éditions Gallimard.

Judas Iscariote : article de wikipédia.

La Dernière tentation du Christ (1988) : film américain de Martin Scorsese (1988)                où Jésus demande à Judas de le livrer pour que s’accomplissent les Ecritures.

Histoire de Judas (2015) : film français de Rabah Ameur-Zaïmèche

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2 réponses à Judas roman d’Amos Oz (2016)

  1. Krakovitch Odile dit :

    Commentaire très intéressant,comme toujours, mais je trouve la critique finale trop sévère. J’ai trouvé au contraire que les discours théologiques étaient trop courts, mais qu’ils s’inséraient très bien dans le récit, grâce à l’image parallèle des deux « traîtres », Judas et Abravanel. Puisque nous avons affaire à deux discoureurs invétérés, pourquoi ne pas profiter plus de ces bavards pour nous informer davantage sur cette thèse bouleversante qui fait de Judas le meilleur disciple de Jésus ? En tout cas, ces discussions m’ont donné envie d’en savoir plus sur ces théories courageuses et anti traditionnelles sur Judas. Je crois qu’elles proviennent d’un ouvrage d’un russe dont je ne me souviens plus du nom. En tout cas, merci pour ce beau C.R. qui montre un Jérusalem poétique (cf aussi, outre la description si belle des rues enneigées, celle de la maison vue pour la première fois par Schmuel). Bravo. Odile Krakovitch

  2. Maunoury Vincent dit :

    Personne n’a jamais apporté depuis 2000 ans d’explication au comportement de Judas tel que rapporté dans les Evangiles. Oz avance une hypothèse intrigante. Rapprocher cette figure du « traitre » de celle du père d’Atalia, anti-sioniste visionnaire (?) est une belle idée. Dommage qu’Oz soit plus brillant intellectuel que romancier. Vous évoquez Kundera; on rêve de ce qu’aurait écrit sur cette trame G Greene.

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